Pierre Ouellet

À CONTRETEMPS

Introduction

(dans Hors-temps. Poétique de la posthistoire, Montréal, VLB Éditeur, coll. « Le soi et l'autre », 2008, 384 p., p. 9-26)

 

La littérature va-t-elle à contretemps de l'Histoire ? Prend-elle le contre-pied du temps qui passe ? Fait-elle contrepoids à la pesanteur de l'Âge, qui entraîne la chute comme le progrès, le plus haut destin comme le pire déclin ? Est-elle ce contre-courant qui donne au cours des choses son aspect fluctuant, tumultueux, tourbillonnaire ? Si le phénomène de la révolution, qu'on a placé au cœur de l'Histoire, comme son moteur le plus puissant, suppose dans son sens originaire non tant un moment de rupture qu'un mouvement de retour ou de retournement, de boucle, de cercle, comme dans la révolution des corps célestes, qui « tournent en rond », sur eux-mêmes et autour d'un astre, ou les révolutions d'un moteur à combustion, qui « tourne rond » ou « roule rondement », selon une figure géométrique contraire à celle de la trajectoire linéaire d'une flèche lancée vers sa cible, à quoi ressemble pour nous le progrès ou la simple évolution, la littérature pourrait bien être, en effet, par les remous et les tourbillons qu'elle creuse dans notre Histoire, le contretemps de nos faits et gestes, le contrepoids des actions humaines, qui s'inscrivent toutes dans l'irréversibilité du temps, qu'elle se plaît à renverser, et la linéarité propre à la durée, qu'elle aime détourner ou retourner dans tous les sens, comme en témoigne déjà le long détour ou l'interminable retour d'Ulysse par le grand cycle de l'Odyssée.

Non pas que la littérature « tourne en rond » au sens propre, à l'instar des astres et des planètes dans le ciel apparemment immuable, se refusant ainsi à tout changement véritable depuis Homère. Bien au contraire, elle « révolutionne » à un tel rythme qu'elle prend de vitesse l'Histoire elle-même, la dépassant, la devançant, annonçant dans ses propres tourbillons les grands cataclysmes de notre temps. Révolutionner, c'est « agiter violemment, bouleverser, mettre en émoi », disent les dictionnaires : n'est-ce pas ce que la littérature fait depuis toujours ? Elle meut et elle émeut, non pas, toutefois, en épousant la ligne du temps, en se pliant aux faits et aux méfaits qui font l'irréversibilité de l'Histoire, en suivant de près la trajectoire de cette flèche mortelle que la causalité et la chronologie réunies tirent depuis le début des temps vers une fin annoncée ou vers la cime du progrès enfin touchée, l'entrée soudaine dans l'éternité de l'Idée absolue ou de la Société sans classes, selon qu'on suit Hegel ou Marx sinon Fukuyama et la meute des prophètes de bonheur qui lui emboîtent le pas ; elle donne le branle aux corps et aux âmes par ses orbites et ses ellipses, plutôt, par ses tours, détours et retours multiples, à l'instar de ces motions rotatives du moteur le plus performant, des émotions cycliques propres à cet organe vital qu'on appelle le cœur, dont la systole et la diastole marquent par leur rythme le caractère révolutionnaire et tourbillonnaire de la vie.

La poésie comme le roman repassent par les mêmes points du passé le plus lointain ou le plus récent non tant pour s'y arrêter, stopper le temps, figer l'Histoire dans l'un de ses états, telle une « image gelée » dans le film des événements, dans le déroulement des faits les plus brûlants, que pour marquer le rythme tourbillonnaire de la vie elle-même, les pulsations propres aux tournoiements de la vie de chaque homme, de sa mémoire et de ses rêves, de ses manies, de ses phobies, de ses désirs et de ses craintes, de ses obsessions et autres obstinations les mieux ancrées, les plus ataviques, qui ont à voir avec son passé animal moins éloigné qu'il n'y paraît, puisqu'il y repasse sans arrêt dans ses cycles vitaux, que soulignent à gros traits les temps forts du poème et du récit, contre les temps morts de l'histoire proprement dite, en appuyant du poids des mots les plus puissants sur les peurs et les désirs qui entourent les événements les plus prégnants de notre vie, de la naissance à l'agonie, de la prédation à la procréation. Agitation violente, mise en émoi, bouleversement, la « révolution » de la langue et de la pensée dans toute fiction n'a pas pour but d'immobiliser l'action des faits dans ce qu'on appelle l'Histoire, puisque son caractère agité, turbulent, ne supporte pas la fixité, le stable, le statique, qu'elle brasse, ébranle, remue dans tous les sens – sauf dans le sens linéaire et unidirectionnel de l'historicité, justement. Elle vise plutôt à retremper la mue, la mutation, la métamorphose – le changement en ce qu'il a de plus épidermique en même temps que de plus spirituel, le souffle et la peau, l'âme et la chair « faisant corps » dans chaque rythme que ses mouvements rotatifs entraînent –, à replonger la mouvance nue ou la motilité brute de la vie humaine dans son milieu tourbillonnaire originaire, ainsi que le refrain, le leitmotiv, le vers et la rime, les récurrences de toutes sortes dans le poème et le roman nous le suggèrent avec insistance, comme si le retour du sens et des formes dans l'oreille, sous l'œil et dans l'esprit rappelait à chaque instant le retour du sang dans notre cœur, le retournement des sangs dans nos artères et dans nos membres.

La littérature ne revient pas en arrière dans le contretemps qu'elle crée au creux de l'Histoire, qu'elle ne cherche jamais à redire pour la seule mémoire ni à retracer pour sa simple conservation, mais à re-vivre au sens propre, jusque dans ce qui reste invécu en elle, non entièrement vécu parce qu'impossible à vivre au moment où elle s'accomplit. Son mouvement tourbillonnant, dans lequel elle prend et reprend chaque fait dans sa fiction ou son façonnement, se porte au-devant de l'Histoire, nullement derrière, et porte l'Histoire au-devant d'elle, comme face à sa propre fin, image en miroir de son origine perdue, qui lui rappelle qu'elle n'a peut-être pas de sens ou que son sens n'est pas celui qu'on pense. C'est le mouvement brownien du poème et du roman qui donne tout son sens à l'historicité, à ses allers-retours et à ses va-et-vient qui ne s'accomplissent jamais que dans les « révolutions » du langage poïétique, là où le sens se produit, jusqu'à l'insensé, par son seul mouvement, ses fluctuations, ses cycles, ses rythmes, dans lesquels peut se « vivre » ce que l'histoire ne fait que « tuer », n'aimant les faits qu'inertes, couchés sur le papier, comme autant de cadavres jonchant le champ de bataille, dont elle ne fait que compter le nombre sans se soucier des noms qu'ils portent ni du dernier souffle qu'ils auront exhalés. La littérature seule nous fait entendre ce dernier souffle et nous fait voir les visages sous les noms qu'elle crie, dont elle fait l'appel plutôt que le décompte ou l'énumération. Si elle repasse sans cesse par les mêmes points les plus sensibles de notre peau, de notre âme, de notre histoire, c'est parce qu'elle sait que seuls le baume et la caresse appliqués plusieurs fois et dans tous les sens sur les mêmes plaies sans cesse réouvertes peuvent apporter à la mémoire humaine non tant un soulagement ou une consolation qu'une sorte de viatique, ultime soutien ou dernier secours que la parole offre à chacun pour le voyage dans le temps où l'histoire l'entraîne, comme on plaçait jadis une pièce de monnaie sous la langue des disparus afin qu'ils puissent payer leur dû non tant à la Mort elle-même – comme c'est le cas aujourd'hui, où nous payons notre rançon aux terreurs de l'Histoire, au caractère meurtrier du Temps, à la nature mortifère de la Mémoire – qu'au passeur qui leur ferait franchir le fleuve d'oubli vers un monde où l'ultime flèche qui leur a touché le cœur pourrait pourrir en paix, plus aucune cible ne tenant debout dans le tourbillon où serait ramené le Temps, dans le contretemps où serait jetée l'Histoire, dans le hors-temps où serait projetée la Mémoire, errant toute seule dans ses remous.

 

L'INVENTION DU TEMPS

La littérature ne récrit pas l'histoire, elle invente du temps que l'histoire n'a pas « retenu » : un temps anamnésique plutôt que mémoriel, un temps d'oubli que seule la parole peut remonter jusqu'à sa source. L'écriture poétique ou romanesque relève en effet, dans ses reliefs les plus saillants, ses excroissances les plus prégnantes, ce qui tombe ou est tombé dans l'oubli le plus profond, dans les creux de l'histoire, les anfractuosités de la mémoire, ses failles, ses interstices, que la fiction seule peut pénétrer puis explorer, notre œil rivé à l'unique réel, bouché partout par les faits et les données les plus superficielles dont l'Histoire se nourrit, ne pouvant y accéder que si le poème et le roman, qui nous ouvrent les yeux plus grands que le regard, peuvent y poser leurs loupes et leurs lentilles, leurs verres grossissants ou déformants, qui rapprochent et éloignent en même temps, nous donnant à observer les « étrangetés » les plus inquiétantes comme les plus attirantes auxquelles notre temps humain est secrètement soumis, bien plus qu'aux faits aujourd'hui familiers auxquels l'Histoire nous aura habitués.

Cette écriture du temps, qui débusque les instants et les durées les mieux enfouis de l'Histoire, ne peut elle-même faire l'objet d'une histoire telle qu'on la pratique depuis toujours: l'« histoire » de l'écriture ne peut en effet capter les enjeux les plus cruciaux de l'« écriture » de l'histoire, précisément parce que le « temps écrit » du poème ou du roman appelle et rappelle un « temps vécu » qui n'est pas celui de l'histoire proprement dite, ce temps toujours actuel, même révolu, puisqu'il ne s'appréhende jamais que dans des actes et des actions, nullement dans les passions qui les sous-tendent et les motivent, qu'il ne se saisit que dans ses réalisations, non pas dans sa puissance, ses virtualités, ses potentialités, ou dans ses œuvres, non pas dans ce qui les met en œuvre et à l'épreuve, bref, parce qu'il se donne tout entier dans ses données, aucunement dans le mouvement de donation dont elles relèvent ni dans le don en quoi consiste le temps lui-même, ce présent qu'il devient en nous faisant présent du monde, tout en s'absentant de ce qu'il donne, comme tout donateur s'efface dans son offrande, qui marque sa générosité sans le faire remarquer. Le temps poétique ou romanesque, c'est du temps en puissance, jamais réalisé ou actualisable, dont le sens et la forme restent en suspens, non pas au-dessus de l'histoire ni non plus dans notre esprit, loin des faits ou du réel, mais dans « ce qui arrive » ou « est arrivé », dans « ce qui se produit » ou « s'est produit », dont il garde la trace de l'arrivée (son « apparaître », au sens phénoménologique du terme) et de la production (sa « création », au sens poïétique du mot) sans jamais se déposer ni reposer sur les apparences de l'histoire ou les produits de la mémoire dont l'homme fait ses musées, ses monuments, ses mausolées.

La littérature dit et montre d'où vient et où va « ce qui arrive », dont l'histoire ne nous dit que le fait brut, sinon les causes et les effets, l'enchaînement logique ou chronologique, sans jamais en interroger l'apparition ni la disparition, l'épiphanie, l'évanescence, la pure éventualité: ce qui nous tombe dessus comme s'il tombait dans le plus grand oubli, car aucune mémoire ne peut l'accueillir sans le précipiter dans ses propres gouffres, le déposer dans ses tréfonds les plus obscurs – le refouler dans l'inconscient, disent les freudiens –, le plonger dans le non-dit ou l'interdit auxquels résiste le discours de l'histoire, dont le dire ne montre que ce qui se donne ouvertement à voir dans un récit, une description, une démonstration. Le « cas » (casus, du verbe cadere : « chuter », « tomber »), qu'incarne tout fait ou événement, est en réalité une « chute du temps », dont l'histoire factuelle et empirique ne peut saisir la « gravité ». Celle-ci marque la sensibilité de chacun, qui en enregistre le « coup » sans le comprendre, mais le fait entendre dans le contrecoup de la parole ou de l'écriture en quoi elle s'énonce ou se prononce, s'exprime, se dit, se montre, bien davantage que dans toute historiographie. Lire, écrire, faire l'histoire de ce qui s'écrit ou bien se lit, c'est prendre en charge ce qui reste en suspens dans ce qui nous tombe dessus, ce qui reste secret dans ce qui arrive, ce qui est sacré ou sacrifié, béni, maudit, banni dans le cours ordinaire des choses, ce qui ne se reproduit pas dans ce qui se produit, bref, tout ce qui fait que le moindre fait est un cas, non seulement dans le sens d'exception ou de singularité, mais dans celui aussi d'élément d'une « déclinaison » que le mot casus dénote, renvoyant aux formes flexionnelles d'un mot, aux variations qu'il subit (dans ses affixes ou ses suffixes) selon la catégorie où il est employé (comme sujet ou objet de l'action ou en tant que l'un de ses circonstants). Il y a une flexion des faits, comme il y en une des mots dans la langue latine et plusieurs langues modernes; il y a une déclinaison du temps historique comme il y en a une du temps grammatical: chaque événement possède en puissance ses variations morphologiques au sein de ce qui arrive, où il peut se décliner sous différentes formes selon le point de vue où l'on se place non tant pour l'observer et le décrire de l'extérieur, d'après le fait, que pour le vivre et l'éprouver comme si on y était – non tant, donc, comme le peintre devant son modèle qu'à la façon dont l'acteur incarne plusieurs rôles dans une même histoire, qu'il vit littéralement, éprouvant et faisant éprouver les émotions qu'elle recèle sans avoir jamais vécu les faits qui la constituent.

Une poétique de l'Histoire, où le grand récit des faits serait replongé dans le tourbillon des formes et des figures qui le façonnent, des rites et des rythmes qui le fabriquent, des affects et des passions qui le créent et le recréent sans jamais le réduire aux actions qu'il rapporte ni aux données qu'il décrit, voilà ce qu'il nous faut pour comprendre le fait indubitable que « le temps du monde fini commence... », comme l'affirme le poète Paul Valéry, bien avant que les historiens s'en mêlent. Nous vivons sur du temps emprunté, dit l'expression populaire, mais emprunté à qui ? À quoi ? Notre temps est fait, fini, répète-t-on de décennie en décennie, mais nous sommes là encore, et serons là demain et après-demain, nous, animal humain, Animal du Temps, Être-temps, comme disent les heideggériens. Alors, de quel temps et sur quel temps vivons-nous donc – comme on dit de quelle eau, de quel pain, sur quelle terre ou sur quelle planète ? Un temps qui ne nous appartient pas, qui n'est plus notre temps: un temps autre, un temps étranger, dont l'histoire ne nous a jamais parlé, dont l'histoire ne peut « se faire », seulement s'imaginer ou se remémorer dans des poèmes et des romans qui ont oublié les faits sur lesquels ils sont censés se fonder, quand ils s'appuient depuis toujours – comme sur du vent, de l'air, du rien – sur des fictions et des contrefaits qui prennent le contre-pied de toute histoire qui cherche à les ramener à du donné. La forme « contrefactuelle » ou « conditionnelle » de la littérature – dont c'est le mode privilégié, bien plus que l'indicatif, l'impératif et même l'infinitif – lui permet de dire combien le temps ne nous est jamais donné d'avance et une fois pour toutes, mais qu'il nous est prêté, offert et comme sacrifié, objet d'une donation répétée qui ressemble à une libation ou une obole nous assurant de pouvoir traverser notre vie en paix, par la « grâce » du Temps qui nous est donné de vivre malgré tout, malgré qu'il nous soit compté... et que son compte est à bout.

 

PUISSANCE DU TEMPS

La littérature, ce n'est pas seulement du temps en puissance: c'est la puissance du temps lui-même, sa force et sa vertu – comme dit le mot virtus désignant ce qui précède tout acte, son potentiel non encore actualisé, son énergie non encore utilisée, sa dynamique non encore mise en pratique. L'Histoire est « grosse » de faits, mais le Temps est « fort » de tout ce qui les rend possibles. La littérature a pour enjeu de faire passer la force du Temps dans cet espace fécond que représente l'Histoire, riche de faits mais pauvre en événements. L'événement, par opposition au simple fait, ne se réduit jamais à ce qu'il est: il re-présente quelque chose de plus que ce qui se présente en lui, il est porteur de potentialités qui dépassent largement sa seule factualité, il contient virtuellement plus que tout ce qui s'actualise en lui, de telle sorte qu'on parle volontiers de la « puissance » d'un événement alors qu'on se contente d'évoquer la « réalité » des faits, puissance dont seule la fiction au sens fort peut dire la portée au-delà de tout présent ou de toute présence, même du passé, à quoi l'on réduit le plus souvent les données qu'on appelle historiques. L'histoire est peut-être fertile en aventures et autres péripéties mais elle est avare de vrais bouleversements, où l'avenir le plus incertain et le passé le plus lointain peuvent apparaître conjointement en une sorte de « révolution » chronique où l'avant et l'après se mélangent comme les causes et les effets, sous l'action conjuguée de la force gravitationnelle et de l'agitation brownienne que le temps poïétique seul, le temps créateur, le temps de la fiction, y introduit subrepticement: le poème et le roman, par l'expression de la virtualité pure, par la manifestation de la puissance seule, sans aucun pouvoir qui la réalise ou l'actualise, bref, par la fiction qui les caractérise, grâce au « passage à la parole » dont aucun « pas sage à l'acte » n'incarne la contrepartie, font entrer le Temps virtuel dans l'Histoire actuelle pour l'ouvrir à de nouvelles possibilités, au-delà de ses propres fins, de sa finitude et de ses finalités. « Le temps de la fin du monde commence... » et il ne fait que commencer, ce temps surnuméraire, ce temps supplémentaire que le poème nous prête après la toute dernière période réglementaire de l'Histoire.

La littérature nous permet d'emprunter le temps qui aujourd'hui nous manque, parce qu'elle l'a gagé auprès de ce qu'on appelle l'éternité, ce hors-temps rêvé où l'on se réfugie contre la nécessité, où l'on se met à l'abri des contingences de toutes sortes dont nous menacent les temps meurtriers: elle a donné notre âme en gage, faustienne et méphistophélique à la fois, ne nous laissant aucun choix devant l'Histoire, debout devant nous tel un mur ou un couperet, nous enjoignant de continuer sur le terrain glissant de la fin des temps en y laissant notre âme, jetée entre les mains de quelque dieu mort ou infiniment lointain, ou de céder le pas à quelqu'un d'autre qu'on appellera posthumain, sous-homme, comme dit Volodine, « humanimalité », dirait Surya, « anhumain », dirai-je à mon tour [1], figures chaque fois singulières d'une humanité empruntée à ce qui la précède dans la nuit des temps, la nuit des bêtes, des fauves et des rapaces, comme son temps se trouve emprunté pour un usage momentané à ce qui vient après sa fin, son achèvement, sa lente déclinaison dans l'histoire des hommes. La littérature ne fait pas que « rédimer l'Histoire », comme le souhaitait Benjamin [2] , elle nous rachète du temps, ce temps qu'on a perdu et qui ne cesse pourtant de nous perdre: elle est le rachat du temps humain à jamais souillé par notre histoire, qui l'accuse et le condamne, précipite sa chute et la nôtre... que le poème et le récit qui en témoignent renversent, bouleversent et retournent en leurs tourbillons et leurs révolutions, dans leurs ellipses et leurs orbites, leurs voltes et leurs révoltes au-dessus du vide que laisse cette fuite sans fin de la durée où l'Homme aura perdu pied, la muant ou la transmuant en un nouvel élan, créateur d'un autre temps, d'un temps qui ne serait plus condamné d'avance par sa linéarité, son irréversibilité ou sa finalité, qui ne serait ni dette ni donnée, ni emprunt ni rachat à qui que ce soit, mais grâce, pure grâce, au sens d'amnistie, de sursis ou de remise de peine, mais aussi et surtout au sens d'extrême faveur et de suprême honneur que seule la littérature peut nous faire encore, alors que tout se défait autour de nous, comme les drames se dénouent, les tragédies se concluent, les histoires finissent.

 

L'HISTOIRE À FAIRE

Tous les auteurs dont je parle ici – des poètes de Tel Quel à ceux du Quartanier, de László Krasznahorkai et Antoine Volodine à Normand de Bellefeuille et Emmanuel Laugier en passant par Gaston Miron, Nicole Brossard, Andrée A. Michaud, Jean Pierre Girard et plusieurs autres en Europe ou sur ce continent – marquent à leur façon le « commencement de la fin » que Valéry annonce depuis près d'un siècle : ils conjuguent l'histoire à un autre temps que celui dans lequel on voit normalement les faits s'écouler, depuis leur naissance jusqu'à leur mort dans un oubli généralisé. Ils déclinent chaque nom selon les flexions, inflexions et réflexions qui montrent les innombrables fluctuations dont la chose qu'il désigne peut être l'objet dans notre histoire ou notre mémoire. Ils conjuguent chaque verbe au temps tourbillonnaire et sur le mode contrefactuel ou conditionnel de la fiction en quoi toute vie humaine s'incarne – bien plus que dans les faits – en ses souvenirs les plus obsédants, ses rêves les plus récurrents, ses phobies et ses fantasmes les plus prégnants, qui la ramènent en arrière et la poussent en avant à chaque instant, la tirent dans tous les sens, en contresens du monde, à contretemps de l'histoire, dans les contrecoups de la parole la plus insensée, non tant pour l'étirer – l'étendre à l'infini, depuis son origine jusqu'à sa fin, afin qu'elle puisse embrasser l'Univers entier dans un impossible rêve de totalité et d'éternité dont les dieux morts et les utopies déchues nous ont à jamais guéris – que pour la tendre jusqu'au point de rompre, par fois, sur la structure infiniment extensible, toute en écartèle ments et tiraillements, de notre expérience temporelle du monde; dont la forme ressemble davantage au grand écart où commencement et fin se rencontrent, comme dans la phrase paradoxale de Valéry, et aux grands remous et autres maelstroms plus ou moins violents d'où surgissent les événements et les bouleversements les plus troubles, qu'à l'alignement ou à la succession continue des faits qui constituent l'Histoire dans sa conception progressiste et évolutionniste la plus commune.

Le postmodernisme aura cherché à dire, au cours des vingt ou trente dernières années, cette rupture plus ou moins brusque avec l'évolution linéaire du temps humain, mais il aura raté du même coup, comme on va le voir au chapitre suivant, l'occasion inespérée d'en tirer les conséquences les plus cruciales quant à notre expérience actuelle de l'historicité: il fallait changer radicalement non seulement notre façon de situer les œuvres et les coupures qu'elles entraînent dans l'histoire de la littérature ou l'histoire sociale en général – même considérée comme achevée ou touchant à sa fin, à partir de laquelle, dès lors, on peut la conter dans son entièreté, dans sa clôture, que marque l'œuvre postmoderne élevée au rang de Grand Dénouement, après qu'elle a porté à bout de bras les Grands Récits tout au long de l'âge moderne –, mais aussi et surtout notre façon d'envisager le « temps vécu », non plus décrit ou expliqué par l'historiographie, serait-ce celle, déconstructionniste, du Postmodernisme, mais proprement « inscrit » et « impliqué » dans les espaces fictionnels les plus complexes du dernier siècle. D'envisager, donc, cette « vie du temps » dans les bouleversements profonds qu'elle aura introduits au plus creux de l'expérience sensible de l'historicité, la « révolutionnant », l'agitant violemment, la mettant en émoi, comme dit le mot révolution, du verbe re-volvere qui veut dire « rouler en arrière » comme la vague qui se retire dans le ressac, retour violent du flot sur lui-même, déferlement d'en dessous, à rebours, inapparent ou inaperçu, dans ce mystérieux contre-courant, imprévisible, inattendu, que les Anglais appellent undertow, où nous perdons pied, tirés vers le large sans ménagement. L'histoire n'est pas seulement le « déroulement » des faits: elle est l'« enroulement » sur lui-même de tout ce qui arrive ou apparaît, événements ou catastrophes, le « roulement » continu et bouleversant des vagues de temps et de leur ressac secret dans des passés qui reviennent sous le pied, des avancées incertaines où l'on appréhende qu'on n'aura bientôt plus pied, noyé dans les tourbillons d'une temporalité qui se renverse à tout moment sur soi, sa réversibilité mythique remise au jour dans les obsessions les plus archaïques de la mémoire et de l'imagination, qui ne demandent qu'à vivre « la fin des commencements » comme les « commencements de la fin » dans une boucle qui ne se referme jamais, qui ne renoue rien ni avec rien, comme on parle des boucles d'une rivière, ouverte sur la mer, au loin, les embouchures les plus inespérées, les baies, les golfes et les estuaires où l'on aimerait voir enfin notre histoire « déboucher », débonder, déborder.

 

L'ÈRE DE LA FICTION

Si les mouvements critiques dominants des dernières décennies n'ont pu effectuer cette conversion radicale où l'histoire peut être envisagée comme une rafale, un tir à répétition, un temps « révolvérisé » bien plus que « révolutionné » – le mot revolver, du latin re-volvere, encore une fois, désigne une arme de poing capable d'un tir répété parce que munie d'un magasin qui « tourne sur lui-même », d'un barillet qui peut « rouler » –, les poètes et romanciers contemporains n'ont pas cessé quant à eux de remodeler le temps et de remodéliser l'histoire, sans qu'on sache trop, toutefois, faire l'histoire d'un tel remodelage et caractériser d'un point de vue critique et théorique le temps propre à une telle remodélisation. L'âge de l'histoire s'étend toujours, au-delà de sa propre fin, parce que l'âge du poème et de la fiction, même s'il est commencé depuis fort longtemps, ne s'est pas encore imposé à la pensée. Celle-ci semble en effet incapable d'accueillir le choc que représentent les contrecoups d'une parole tourbillonnaire, « révolutionnaire » au sens propre, après les coups multipliés, les coups durs et les coups bas, les coups sournois et les coups fourrés que lui aura portés l'histoire sociale et politique du dernier siècle, où l'idée classique de révolution comme principe même de l'évolution s'est à jamais discréditée. Après les avant-gardes littéraires des années 1960, Tel Quel en tête, où l'espace poétique aura rencontré l'espace politique malgré son « impossibilité » et son « inadmissibilité » – « La poésie est inadmissible, d'ailleurs elle n'existe pas », écrivait Denis Roche en marge des événements de mai 68, où « être réaliste » était « demander l'impossible », comme d'affirmer qu'il est « interdit d'interdire » –, des écrivains tels László Krasznahorkai et Antoine Volodine n'ont pas cessé de dire depuis plus de vingt ans comment l'Histoire elle-même est inadmissible et n'existe plus: d'autres temps, d'autres mémoires, d'autres faits, d'autres fictions, oniriques, anamnésiques, fantasmatiques, chamaniques, chimériques, s'ajoutent et se substituent à notre expérience sensible de l'historicité, qui nous obligent à faire désormais une autre histoire de la littérature, non plus celle des simples formes et des seules idées mais celle, bien plus urgente et dérangeante, de cette mue profonde de notre sensibilité au Temps, exacerbée par l'incessante fin de l'Histoire, renversée et bouleversée, révolutionnée par ce paradoxal « début de la fin » dont parle Valéry pour dire qu'on est dorénavant tendu et tiraillé de tous les côtés par des commencements et des achèvements qui remontent l'un à l'autre ou chutent l'un dans l'autre en des tournoiements qui nous plongent dans des vertiges sans fin.

Ce sont ces vertiges que cherchent non tant à fixer qu'à « fictionner » en les « tournant » et « retournant » dans des formes et des figures qui nous en font faire l'épreuve souvent troublante et toujours remuante – comme s'il s'agissait des mouvances secrètes de l'Histoire qui nous secouaient, sa « variance » tourbillonnante qui nous bouleversait –, des poètes majeurs comme Gaston Miron, dans le travail obsessif de réécriture des poèmes de L'homme rapaillé, tel qu'en témoignent les multiples « variantes » recueillies dans ses Poèmes épars, ultimes traces d'une vie passée à» repasser par elle-même » jusqu'à la fin, mais aussi des auteurs comme Nicole Brossard, Andrée A. Michaud, Normand de Bellefeuille, Emmanuel Laugier, Hilda Hilst et jean Pierre Girard, qui nous donnent une autre image, brouillée, troublée, de l'espace-temps où l'on croit vivre, dans lequel il n'y a plus que des re-vivances, des sur-vivances, des sous-vivances en fait, dans des rythmes temporels de plus en plus vivaces, sauvages, barbares, où apparaît une nouvelle animalité de l'humain, dont la parole retrouve le souffle, l'âme, le flair à même la chair du temps, comme on parlait jadis de la chair du monde pour dire combien chacun fait corps avec ce qui l'entoure, l'air, l'autre, la terre, l'horizon, y compris l'histoire avec ses propres bords, ses seuils, ses frontières, ses orées et ses lisières, ses aubes, ses crépuscules, l'aura de ses fins, de ses origines, qui la poursuivent et qu'elle poursuit à tout moment, au-delà de son achèvement et en dépit de son épuisement. De jeunes poètes comme Martine Audet, Karen Ricard, Nicole Richard, Loge Cobalt, Main Farah, Renée Gagnon ou Mylène Lauzon, dont l'œuvre est encore embryonnaire, s'attaquent aussi, chacun à sa manière, à nos images figées de l'histoire, se défendant contre elle avec la force d'une langue ramassée toute sur elle-même, en petits tourbillons intimes, chez les trois premières, ou étirée dans tous les sens jusqu'à l'insensé, chez les poètes du Quartanier, en des vortex verbaux qui nous plongent dans un déséquilibre physique et psychique où l'on ressent au plus près le mouvement brownien du temps dans ses plus vives révolutions, ses rotations, ses révulsions.

 

EN DEUIL DU TEMPS

On en a peut-être fini avec les « Grands Récits », mais on entend encore la « petite musique » qui les sous-tend, cette « littérature mineure » dont Deleuze parlait pour dire combien les « faits majeurs » de notre temps, ses événements les plus traumatisants, ses remuements et ses bouleversements, passent dorénavant par les microrévolutions de la langue et de la pensée que la fiction enregistre sur un mode mineur, souvent inaperçu, subtil, furtif, où la sensibilité au temps comme au lieu se dépose au plus profond de chacun, dans les couches « esthésiques » de sa mémoire et de son imagination, en images mnésiques et oniriques, archétypiques ou fantasmatiques, qui composent les myriades de « petites perceptions » dont notre histoire intime est faite, loin des grandes « visions du monde » qui constituent l'Histoire proprement dite. « Petite musique », disait Céline à propos du « métro émotif » qu'incarne toute phrase qui nous transporte au-delà de l'Histoire mais en son cœur, toujours, où bat le temps qui lui donne vie, même s'il s'agit de simple survie. Les Grands Récits ont rapetissé, mais cette petite poésie du temps qui passe et qui repasse sans arrêt par le moindre fait ou le plus grand des événements n'aura cessé de grandir depuis trois décennies, faisant entendre les parasites et les bruits de fond qui sous-tendent la mémoire qu'on en a gardée, le bruit souterrain et la fureur secrète de l'Histoire dont elle garde l'écho, où résonne à nos oreilles le big bang des commencements dans le big crash de l'affaissement dont nous vivons et revivons les retombées.

C'est le post-mortem de l'Histoire que la littérature entonne depuis déjà longtemps, mais le corps inanimé de cette histoire défunte gît encore dans son tombeau de mots, d'images, de voix et de visions que le poème et le roman lui auront dressé, non pas comme un mausolée où conserver ses restes momifiés pour pouvoir les adorer dans une sorte d'éternité sacrée, mais comme un dernier lit ou un dernier abri dans cette morgue à ciel ouvert que notre monde devient – cette crypte ou ce charnier communs auxquels notre réalité finit par ressembler –, sur quoi notre regard et notre oreille se penchent attentivement pour l'ausculter et l'autopsier, cherchant le pouls secret qui survivrait encore dans ce grand corps cadavérisé, dont on pourrait suivre le filon de phrases en phrases, de vers en vers, jusqu'au moment fatal où l'Homme l'aura infecté de son propre mal, le condamnant à plus ou moins brève échéance. Cette échéance est « arrivée », comme le dernier événement que l'histoire aura connu, que nous ressentons tel un état d'âme bien plus que nous n'en prenons connaissance comme d'un état de fait. C'est ce sentiment ou ce ressentiment-là qui nous fait écrire, lire, crier, conter, comme si les funérailles de l'histoire devaient durer éternellement et que le temps humain était ce temps de deuil sans fin, cet âge de l'oraison qui prend en charge notre affliction, notre déréliction, dans des chants, des contre-chants, des poésies sans nom, des fables insensées, qui non seulement nous déchargent du poids des morts que cette Histoire porte jusque dans sa tombe, mais nous rechargent d'une force vitale, d'une puissance symbolique sans fond, d'une énergie verbale débordante, des vertus propres à la parole et à la fiction, porteuses d'un irrésistible élan créateur et recréateur du monde et de soi-même, bref, du don des langues et de la voix qui reçoivent en écho, tel un contre-don ou un ultime pardon, ce temps supplémentaire ou supplétif où nous « commençons » à vivre vraiment la « fin » de l'histoire comme si une nouvelle ère s'ouvrait, un nouvel air soufflait, dans cette musique étouffée, ce chant étranglé que le poème et le roman nous font entendre jusque dans leurs homélies les plus violentes.

Le mot oremus que le prêtre prononce à la fin de la messe et que le poète ne cesse de murmurer en cette fin de l'Histoire en une sorte d'Ite historia est répétitif, lancinant, obsédant, ne veut pas seulement dire « prions », mais plus fondamentalement encore, selon les différents sens du verbe orare, qui a donné le mot oralité, « parlons », « prenons la parole » dans ce silence de plomb qui marque la fin des temps, « pleurons » et « implorons » dans ce désert de larmes que notre monde devient, « plaidons » pour l'homme et « plaignons-le » du même souffle dans des prières et des imprécations qui réveillent non seulement les dieux les plus sourds et les plus engourdis que nous ayons créés, mais l'Histoire elle-même que nous avons inventée, dont les derniers sursauts pourraient donner naissance à un autre temps, même bref, concis, laconique comme le poème ou le récit d'aujourd'hui, qui ne soit plus le temps du rêve et du cauchemar où elle s'est endormie, anesthésiée par ses propres horreurs, hypnotisée par ses illusions, mais un temps d'après le temps, qui suit et poursuit un autre rythme, prolonge un autre élan, vital et primordial, proche du vivant le plus nu, dont seules la poésie et la fiction peuvent faire battre le pouls dans le grand corps malade de notre « Anhumanité » domestiquée, asservie et assujettie, qui pourrait retrouver là, dans ce battement de la langue et de la voix contre le mur du sens que l'Histoire ne cesse de heurter de front, y vivant et revivant son interminable fin, pourrait recouvrer là, dis-je, sinon la vie elle-même ou la mémoire enfin de ce qu'elle aura été, du moins l'extrême sauvagerie dans laquelle seule peut naître à nouveau comme à son commencement – serait-ce celui de la fin – l'Animal-Temps, l'animal parlant, cet Autre-là que chaque poème et chaque roman appellent avec obstination.

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[1] En m'inspirant bien sûr de l'« abhumanisme » de Jacques Audiberti (voir L'abhumanisme, Paris, Gallimard, 1955, et L'ouvre­boîte. Colloque abhumaniste, avec Camille Bryen, Paris, Gallimard, 1952), mais en y substituant une consonne qui fait appa­raître l'animalité du non-homme ou de l'homme-absent. Il n'est pas anodin, par ailleurs, de rappeler qu'Audiberti avait écrit dès 1936 un récit intitulé La fin du monde (Arles, Actes Sud, coll. « Babel », 1989 [19361). Voir aussi, pour la notion de « sous-homme », Antoine Volodine, Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze, Paris, Gallimard, 1998, et, pour celle d'« humanimalité », Michel Surya, Humanimalités, Paris, Léo Scheer, 2004.

[2] Walter Benjamin, «Sur le concept d'histoire» (1942), dans Œuvres, tome III, trad. de Maurice de Gandillac et Pierre Rusch, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2000, p. 433 et suiv. Je me permets de renvoyer, pour un développement sur ce thème, au chapitre que j'ai partiellement consacré à Benjamin, « Le conte à rebours », dans Outland. Poétique et politique de l'extériorité, Montréal, Liber, 2007, p. 179 et suiv.