Pierre Ouellet

À force de voir. Histoire de regards.
Montréal, Éditions du Noroît, 2005.

 

Préface

Les œuvres sont des personnes. Plus que les hommes, plus que les femmes, souvent. Non pas des personnes morales, des idéalités, des abstractions. Des entités sensibles, plutôt. Qui ne sont jamais des choses ou des objets mais des sujets à part entière. Avec une âme, dedans, un sens et du non-sens, un nom, parfois, un vrai visage, qui rayonne de toutes parts.

Des personnes d'un genre particulier. Du genre humain, certes. Mais jamais trop. On dirait juste assez. Avant qu'elles ne basculent dans une terrible inhumanité, comme nous, comme vous.

Des personnes d'un genre inattendu. Qui sont toujours les bienvenues. Persona maxima grata, l'œuvre d'art est l'être désiré. L'incarnation vivante de nos plus secrets desiderata. Le peint et le dessiné, le sculpté et le photographié, le filmé et le chorégraphie, ce n'est jamais que ça : le Désiré par-dessus tout. Par-dessus nous. Le désir bien plus qu'humain qui ne cherche même plus à se réaliser.

Des personnes dont l'âme est le corps. Désirable à l'infini. Leur être et leur paraître en un parfait accord. Un accord parfait. L'expression vive du regard absolu. Comme on parle en musique d'oreille absolue pour ceux et celles qui entendent tout, même le silence, même le bruit blanc, avec la justesse du vent qui souffle sur les eaux, du ciel qui se frotte à la terre, du Dieu qui se caresse à l'homme et à la femme... comme les chats à nos mollets, les chiens à notre main. Des personnes qui émettent des sons qui sont tout leur sens et rien que leur sens : le sens de la peau qu'ils frôlent ou qu'ils effleurent en nous touchant pourtant au plus profond.

*

Des personnes de ce genre, j'en ai rencontrées. Des dizaines et des centaines, peut-être des milliers. Car on rencontre une œuvre, toujours. Comme on rencontre le bonheur. Le malheur, parfois. Et des centaines d'obstacles dans sa propre vie. Mais la chance aussi. Comme on rencontre un mur, ici et là. Puis des fenêtres à l'infini qui le percent de toutes parts comme une baudruche : il y a de l'air dedans, de l'air enfermé là... que l'art libère avec la force du vent, des ouragans qui jettent par terre tous les obstacles ou les projettent au ciel. Jetant l'homme et la femme en bas d'eux-mêmes ou les soulevant au-dessus d'eux... Dans leur âme nue, qu'il souffle au loin. Dans leur vie même, soudain envolée, dont il incarne les plus violentes inspirations.

On rencontre une œuvre, toujours, avec laquelle on fait connaissance, développe des fréquentations, entretient une amitié plus ou moins longue, intense, profonde. On ne va pas voir une œuvre. On ne va pas même la regarder. Ce serait agir en pur voyeur. Et la traiter comme un fétiche. On lui rend visite. Ou c'est par elle qu'on est visité.

Ce n'est pas une peinture ni une sculpture, une photo, une vidéo, mais un corps vivant, un regard personnifié, une conscience incarnée, une mémoire charnelle, une intuition sensible... bien plus qu'humaine, parce qu'elle est chose aussi, en plus, un être absolument réel comme par surcroît. Un mur solide, bien plus qu'une épaule qui fuit. Une large fenêtre, bien plus qu'un regard fuyant. Une pierre de touche, non pas des paroles en l'air. Un arbre, une souche et pas seulement du vide, du vent.

En elle, je rencontre le monde. Intégralement. En elle, quelqu'un vient à ma rencontre. M'apporte son propre monde. Ce monde dans le monde me révèle le mien. Par contagion, par connivence. Par simple analogie : un autre monde comme mon monde secret, aussi étrange que lui, par-delà toutes les ressemblances. Ou par simple contiguïté : un monde voisin, là-bas, au loin, d'où je peux voir le mien comme un lointain... une sorte d'au-delà mais en mon sein, un éloignement par le dedans.

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Le monde où l'œuvre et moi croisons notre regard nous révèle ce secret-là : l'étrange réciprocité de nos lointains, l'éloignement commun de notre étrangeté. Le choc est grand. On prend conscience, soudain, qu'on ne s'est jamais rencontré vraiment : on n'a pas fait connaissance avec soi, on ne s'est nulle part réellement fréquenté. L'œuvre seule nous présente à nous : à cet inconnu, à cette inconnaissance où nous nous reconnaissons... en elle bien plus qu'en nous. Elle est la carte d'identité de ce qui n'est pas identique à soi. De ce qui échappe à la mêmeté. À l'Art comme à quiconque. Elle présente une inconnue à l'inconnu qui ne cherche jamais à en résoudre l'énigme ou le théorème. L'œuvre ? une équation à deux inconnues dont la solution ne réside nulle part en ce bas monde.

L'œuvre vient au-devant de nous. Même lorsque c'est nous qui prenons les devants. Allons à elle pour mieux qu'elle vienne et nous arrive. Nous rejoigne, nous atteigne. On fait les premiers pas, on jette un premier œil... mais c'est elle qui nous saute aux yeux, elle qui se jette dans nos bras : ceux qui s'ouvrent dans le regard quand il s'éveille d'un coup... et veut tout embrasser.

L'œuvre héberge ceux qui manquent de monde. À qui elle prête le sien. Car le monde manque à l'homme, parfois, comme sa raison d'être, mais l'œuvre est là pour lui donner son monde à elle auquel il peut donner un sens, même insensé. Elle nous abrite au cœur du désert sans fin où notre vie nous jette.

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Je vis avec les œuvres qui œuvrent à ma vie. Je vis en elles, par elles et avec elles... dans une chambre secrète qui n'a rien à voir avec une salle d'exposition dans un musée ou une galerie. Je ne quitte jamais leur atelier, en fait, leur lieu de naissance dans le lit de l'artiste. Où elles restent sous-exposées, reposant à vie dans leur toile enroulée, leurs langes froissés. Ma propre mémoire et mes fantasmes sont l'extension dans ma tête de cet atelier où elle sont à tout moment remises en chantier.

J'écris sur elles, en elles, par elles et avec elles pour les prolonger dans le temps et dans l'espace : les faire passer dans la longueur des phrases, le poids des mots, dans le volume de la voix, dans l'étendue de la parole. Pour leur donner un autre lieu, leur donner lieu autrement, dans une faille secrète de l'espace-temps qui leur permette de rester près de leur naissance, de leur apparition, malgré l'histoire, l'usure de la durée qui les voue chaque jour davantage à la disparition.

Je n'écris pas à leur propos, à leur sujet, mais à ce qui reste en elles hors de propos ou hors sujet : leur vie secrète, dont on ne peut parler. Parce qu'elle est le moteur même de toute parole. Son seul motif, sur lequel l'artiste peint. Pour ranimer en lui ce désir fou qui se communique ensuite aux mots qui cherchent à le capter en s'y laissant prendre. Écrire pour l'art, par l'art, plus que sur lui, revient à faire entendre cette grande folie : le bruit que rend notre désir contre les parois de ce monde auxquelles il se heurte et se blesse n'arrivant plus à les percer de ses seules caresses.

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Ce livre est l'antichambre des ateliers imaginaires où les oeuvres dont il parle ont été conçues. Aimées. Réalisées. Il fait entendre l'écho de leur gestation parmi les souvenirs, les sensations et les fantasmes qui hantent la maison de l'artiste... cette caisse de résonance du monde, dont les livres comme celui-ci sont le modèle réduit.

Il ne parle pas d'elles mais les laisse parler en lui, comme si chaque page était la surface de réfraction ou de réverbération où leur personne se réfléchissait. Non tant pour se montrer ou se dédoubler que pour faire voir comment la vue qu'elles nous donnent se prolonge indéfiniment dans une parole qu'elles nous prêtent, qui en accroît l'étrange visibilité.

Le vrai miroir de l'art est la parole elle-même, dont les échos laissent miroiter l'espoir qu'il n'aura jamais fini de se reproduire. L'art nous fait parler comme si chaque parole était sa chair, qui n'arrête plus de s'engendrer. Un verbe muet comme un dieu mort qui ne cesse de se réverbérer dans le désir qui hante notre regard comme la beauté hante les tableaux.

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On n'écrit pas sur l'art, on écrit dessous : on lui fait son lit. On l'y étend, le couche dans la paille des mots pour qu'il repose dans le silence bruissant où son sommeil paradoxal, ses cauchemars, ses insomnies, le roulent sous nos yeux nus. On voit alors qu'aucune oeuvre n'existe sans cette couche de rêves que la force des mots remue sous sa surface afin qu'un peu de sens en sorte ou en retombe, secoué comme de la cendre.

Ce livre recueille la poussière des œuvres auxquelles j'aurai donné un lit dans ma propre vie. Chaque phrase est la trace d'un rêve que les secousses qu'elles m'ont données – ces chocs que ma voix leur rend, leur communique dans son tremblement – dessinent sur leur surface accidentée : des ronds dans l'eau du monde où elles m'ont plongé pour me sauver bien plus que pour me noyer. Dans quoi elles m'ont immergé pour mieux me donner la respiration artificielle ou l'inspiration naturelle dont j'ai besoin dans ma propre vie pour pouvoir souffler.

Aucune vie d'homme ne peut tenir sans ces vies d’œuvres qui nous entourent et nous prodiguent les premiers soins. Des œuvres d'air, toujours, viennent au secours des âmes asthmatiques où nous étouffons dans notre corps. Ce livre est la mémoire du souffle à bout qu'elles ont cueilli en moi pour en faire le premier souffle qui me donne l'espoir de me survivre à chaque instant comme au monde qui m'environne et m'asphyxie.

Ce livre est la réserve d'oxygène que j'emprunte aux œuvres chaque jour de ma vie pour pouvoir la traverser sans manquer d'air. Pour pouvoir plonger en apnée dans ce monde irrespirable où elles laissent flotter de grandes bulles d'air comme autant de bouées auxquelles mon regard à demi noyé pourra se raccrocher. Une collection de bulles d'air prélevées dans les poumons de l'art pour que les paroles où nous les conservons puissent à chaque heure du jour et de la nuit nous les injecter : notre dose quotidienne d'inspiration.