Pierre Ouellet

Le fantôme de la parole. L'altérité citée
(extrait)

(dans Citer l'autre, Études réunies par Marie-Dominique Popelard et Anthony Wall, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2005, p. 195-210)

Peut-on ne pas citer ? Ne pas citer l'autre, se citer soi-même, citer et re-citer dès lors qu'on prend la parole comme si on la prenait à quelqu'un – fût-ce à soi-même comme à un autre, dirait Ricœur –, comme si on l'arrachait à l'autre, cette parole-là, comme si on la lui enlevait de la bouche, la lisait sur ses lèvres, la lui volait parfois. Car la parole est volatile, chacun le sait, il faut la capter, la capturer dans ses propres mots qui sont les mots d'autrui qu'on se répète et reproduit pour en garder la trace, la marque, qu'on ne retient que si on la retrace et la remarque soi-même, repassant sur celle de l'autre, marchant sur ses pas, lui empruntant sa « voie ». On parle toujours après, comme si on venait le dernier, comme si on était le dernier à parler, après tant d'autres qu'on a entendus ou écoutés, bien avant de leur avoir adressé le moindre mot, tant d'autres dont on a été témoin des paroles et des pensées et à qui l'on prend ou emprunte des mots et des idées, des rythmes, des tons, des styles, ne serait-ce que pour « s'exprimer soi-même », comme on dit, dans des vocables qui sont toujours d'autrui, même si on les transforme et se les approprie, croyant avec naïveté que le langage est une affaire de propriété.

On ne possède pas la langue, on ne possède pas la parole : on ne fait que les emprunter, sachant d'emblée qu'on devra les rendre un jour. Qu'il faudra rendre des comptes : À qui doit-on cette phrase ? À qui doit-on cette idée ? Ou, de manière plus anonyme : À quelle source avons-nous puisé ? Quel trésor avons-nous pillé ? La question n'est plus : Qu'est-ce que je veux ou peux dire et penser, mais que dois-je à tous ces autres après lesquels je pense et parle et face auxquels ce que je pense et dis constitue une dette non remboursable, qui s'accumule au fur et à mesure que je prends la parole et développe mes idées. Parler après revient pour une large part à parler d'après, récitant une leçon qu'on n'est pas toujours conscient d'avoir reçue, croyant être le premier à la donner, alors qu'on ne fait que la « passer », la faire passer ou la laisser passer de main en main, de bouche en bouche, de mémoire en mémoire. On ne prend pas la parole : on se la passe, et ce passage de bouche à oreille ou inversement prend le plus souvent la forme d'un emprunt qu'on ne rend jamais. Je reprends les mots et les idées de mon interlocuteur, présent ou absent, proche ou lointain, ne serait-ce que pour les déformer, les contredire, les contrefaire ; je repasse sur ses phrases et les repasse dans ma mémoire pour en répondre et y répondre dans les miennes ; il me passe ses mots en me passant la parole pour que je les reprenne à mon compte ou les prenne en compte, me donnant du coup le sentiment que je lui dois quelque chose, que je lui dois la parole, que je lui dois des expressions, des formules ou des idées par et dans lesquelles je lui répliquerai. Comment, dès lors, reconnaître ma dette en chaque mot et en chaque phrase que je m'approprie, reconnaître l'autre dans mes paroles, faire acte de reconnaissance d'autrui jusque dans ma façon de parler et de penser, qui emprunte à la sienne, ne serait-ce que pour me faire entendre de lui, transmettre un sens et des modulations qu'il puisse reconnaître à son tour comme s'ils étaient de son cru ?

On s'adresse à un autre qui est toujours en amont, auquel on répond ou réplique, le « répons » et la « réplique » étant des formes de l'après coup, de la répétition, de la reproduction, comme sont l'écho et le reflet. On croit qu'on parle face à soi, vers l'aval de sa parole, qui va droit devant, vers ceux qui, là-bas, tout en bas, la reçoivent comme si elle tombait de haut, comme si elle coulait de source depuis une tribune, une chaire ou n'importe quelle autre position de surplomb que suppose l'autorité propre à toute énonciation. Mais non, on parle dans son propre dos, on se retourne sur soi, même si c'est en pensée seulement, dès lors qu'on prononce le moindre mot : je continue de vous regarder pendant que je vous parle, mais j'ai des yeux derrière la tête, aussi, lorgnant vers l'invisible marionnettiste qui tire une à une les ficelles de ma parole et me permet de vous parler pour que vous me compreniez. C'est à lui que je dois les mots et les idées que vous connaissez déjà, qui vous permettent de reconnaître ce que je pense et vous dis, non pas de le légitimer ni même de l'accepter, mais de le verser au patrimoine commun auquel nous empruntons du sens et des idées pour « échanger », de le rapporter au fonds public où nous puisons les expressions et les opinions communes qui fondent tout commerce.

Autrement dit, je me retourne en pensée, dans ma parole ou mon discours, vers un ancêtre commun à vous et moi, un grand autre qui nous précède et que je cite ni plus ni moins, reproduisant devant moi cette altérité commune dont je suis moi-même la réplique ou la reproduction, l'écho et la réverbération des voix, le reflet et la réfraction des idées, venues comme par derrière dire et penser pour moi ce que vous pourriez vous-même dire et penser si vous étiez à ma place – là où je me mets à la vôtre pour savoir comment vous m'entendez, si vous pouvez rapporter ma voix et ma pensée à cette ancestralité commune à laquelle je me reporte en vous parlant et en pensant. Voilà, parler est moins rapporter quelque chose d'autre que se reporter à quelqu'un d'autre, à qui l'on doit non seulement la matière et le contenu de sa parole, mais le fait même de parler et de penser... dans des phrases et des idées communes, où tous se reconnaissent parce que chacun y reconnaît une parole ou une pensée antécédente, une antériorité énonciative, une autorité profératrice plus ou moins lointaine, une altérité ancestrale qui en porte le sens et la voix anonymes jusqu'à nous par le sens et la voix qu'ils prennent dans la bouche et l'oreille de quiconque pense et parle en en modulant le sens, la teneur et la portée, sans en modifier l'essence ni la valeur fondamentale.

On n'est jamais seul à parler, mais on reste seul malgré tout, car cet autre qui parle en nous, par nous, avec nous, n'existe pas vraiment comme une entité tangible, tels ces autres que vous incarnez dès que j'écris ces mots depuis ce bureau où je reste seul. Cet autre est d'une sorte d'altérité qui nous dépasse et surpasse infiniment, parce qu'il est non pas l'Origine ni la Cause première ou quoi que ce soit du genre aux vagues relents métaphysiques, mais l'amont, l'avant, le précédent de tout ce que je dis et pense, l'antécédent des mots et des idées que j'émets, n'émettant rien qui n'ait été mis sur mon passage par cette altérité-là qui ne s'incarne jamais en un moi, un autre moi, un double réel ou imaginaire, pas même symbolique, mais qui reste à jamais absente de la scène où elle me place, scène de la parole ou de l'énonciation où je reste seul à parler et à penser, avec son spectre dans mon dos.

Il y a plusieurs années déjà, Alain Berrendonner (1981) avait inventé l'expression de « fantôme de la vérité » pour parler de cette espèce de non-personne qui se profile derrière les locutions contenant des pronoms impersonnels comme « il pleut », « il neige », « il faut » ou « il y a ». Nous pourrions à notre tour proposer l'expression de « spectre de la parole » ou de « fantôme de la voix » pour évoquer cette non-personne à qui l'on prend la parole et emprunte ses mots, disant je et le disant dans la solitude. Nos propres énoncés deviennent écho ou réfraction, ombre et rayonnement. Citer l'autre est une nécessité du langage, qui ne se possède jamais en propre mais s'emprunte et se prend, se vole à l'occasion. Toutefois, l'autre qu'on appelle ainsi à comparaître dans une énonciation nécessairement citationnelle, sur le mode de la reprise, de la réponse ou de la réplique, n'est jamais l'autre comme tel, ni même autrui au sens large. C'est une altérité énonciative beaucoup plus radicale, de nature anthropologique, dirais-je, qui prend la figure plus ou moins fantomale du grand Ancêtre, de la voix infiniment autre qui nous parvient de la nuit des temps.

La citation consciente, intentionnelle, pourvue de guillemets et de références explicites, tout comme le plagiat et la copie, relève d'une appropriation au sens fort : je fais miennes des paroles et des idées que je sais appartenir à un autre, même si je le dissimule à autrui dans une contrefaçon. Cette « citance » permanente accompagne toute pensée parlante et toute parole pensante, dès lors qu'on sait ne pas être à l'origine des mots que l'on prononce et des idées que l'on propose. Le procès permanent de citation identifiable à l'acte même de parler et au processus de penser relève d'une altération radicale du sujet de l'énonciation, opposée à toute forme d'appropriation : je sais autres des paroles qui sont pourtant miennes, sorties de ma bouche ou de mes doigts mais, comme si cette bouche et ces doigts appartenaient à une altérité qui m'accompagnait partout où je pense et parle, altérant ma voix et ma pensée de ses échos réverbérants ou de son ombre portée.

p. 195-198