Claude Gauvreau

Pierre Ouellet : historien des sensibilités collectives

 

Il transporte dans ses bagages des romans, des poèmes et des essais. Entre 1986 et 1996 uniquement, il a écrit 17 ouvrages de fiction en plus de remporter le Prix de la recherche de l'Université du Québec en 1994. Peu banal cet auteur d'une œuvre polymorphe, qui s'est taillé une réputation internationale par sa production scientifique! Pierre Ouellet est professeur en études littéraires et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en esthétique et poétique. Membre du Centre interuniversitaire d'études sur les lettres, les arts et les traditions des francophones en Amérique (CELAT), Pierre Ouellet est aussi l'animateur d'un réseau international de recherche, Le soi et l'autre, qui réunit 14 chercheurs de sept universités canadiennes et plusieurs collaborateurs de cinq centres de recherche aux États-Unis et en France. Et comme si ce n'était pas suffisant, il a trois ouvrages en chantier qui paraîtront au cours des prochains
mois!

Chez lui, le questionnement théorique et la dimension pratique du travail d'écriture sont en interrelation étroite. « Lire les textes des autres ou écrire les siens, dit-il, c'est travailler sur le même matériau, la sensibilité,telle qu'elle reflète la réalité sociale et historique actuelle. Pour moi, lire et écrire sont une nécessité et non un devoir. » Dans le cadre de sa chaire, il analysera un ensemble d'œuvres littéraires, produites au Québec et au Canada par des auteurs provenant de divers horizons culturels. Son objectif ? Mieux comprendre comment, à travers la littérature notamment, se façonnent les identités individuelles et collectives dans le contexte interculturel des sociétés postindustrielles et postcoloniales.


Un seul parle pour tous

Selon Pierre Ouellet, « la littérature, avec l'art, le théâtre et le cinéma sont des lieux où se dépose la sensibilité collective, comme s'il y avait là un précipité de perceptions, de sensations et d'affects. » Et pour lui, étudier ces modes d'énonciation et de représentation esthétiques, c'est étudier la sensibilité d'une époque. L'écrivain, explique-t-il, vit la vie des autres par procuration et incarne une sorte de subjectivité collective. « Le narrateur d'un roman, l'énonciateur d'un poème, expriment dans la singularité de leur voix, dans leur style unique, une identité collective. D'une certaine façon, une seule personne parle pour tous. »

Ce qui intéresse Pierre Ouellet, c'est de voir comment, depuis une trentaine d'années, se vit cette subjectivité collective à partir d'œuvres d'écrivains comme celles d'Hubert Aquin, de Marie-Claire Blais, de Jacques Ferron et d'autres. « Dans les années 60 au Québec, on a l'impression, à la lecture des textes d'un Gaston Miron ou d'un Hubert Aquin, qui étaient pourtant des hommes d'action, que l'on pâtit de notre monde au lieu d'agir sur lui. Pensons aussi aux premiers mots - Tout m'avale … - du célèbre roman de Réjean Ducharme, L'avalée des avalés. Cette forme d'énonciation présente une subjectivité plongée dans un monde qu'elle subit. Elle incarne une sorte de rupture dans la sensibilité car, jusque-là, l'écrivain avait le sentiment de maîtriser le monde en le surplombant comme un narrateur-Dieu. Mais Ducharme nous introduit dans une œuvre où, au contraire, il est avalé par le monde dans lequel il vit. »

Des êtres migrateurs

Par ailleurs de souligner M. Ouellet, à partir des années 80, on constate qu'au niveau de la représentation des lieux de plus en plus d'écrivains natifs du Québec situent leur espace romanesque soit sur des continents lointains - Asie, Amérique du Sud -, soit dans un ailleurs mythique qui n'a pas nécessairement d'ancrage dans notre réalité géo-politique. « Alors que tout, auparavant, était ramené à la question d'un pays à fonder, on sent durant les années 80 une volonté de déterritorialisation à travers l'exploration d'un ailleurs de nous-mêmes. Nous voyons aussi des écrivains étrangers, Sergio Kokis, Dany Laferrière ou Émile Ollivier, établis au Québec depuis peu ou dans leur jeunesse et qui, tout en gardant une mémoire de leur pays d'origine, mélangent cette histoire mémorielle avec celle du Québec créant des espaces plus complexes où s'entrecroisent différentes sensibilités. »

Ainsi, sous l'effet d'une forme de mondialisation dans la sensibilité artistique, l'écrivain n'écrit plus à partir d'une seule mémoire ou d'une seule histoire. « La construction de notre identité collective, affirme Pierre Ouellet, ne s'appuie plus tellement sur un dénominateur commun, la langue, la religion ou le territoire, mais sur notre rapport au monde et au tout autre : notre autre passé, la France, notre autre actuel dans l'espace nord-américain, et notre autre hétérogène dans l'espace postcolonial marqué par l'arrivée massive sur notre territoire de gens en provenance d'anciennes colonies d'Asie et d'Afrique. » C'est en explorant la manière dont on s'individualise dans le rapport à l'altérité que l'on peut comprendre cette notion d'identité collective, ajoute-t-il.


Jeter des ponts

Dans son programme de recherche, Pierre Ouellet a l'ambition de développer et de renouveler les théories de la perception et de l'identité. Ses recherches contribueront à jeter des ponts entre les sciences de l'esprit (sciences cognitives, théories de la perception, phénoménologie de la perception), les sciences du langage (sémiotique, analyse du discours) et les sciences de la culture (histoire, sociologie, anthropologie). Son programme permettra également de brosser un portrait détaillé de la sensibilité contemporaine à travers les formes d'expression littéraire qui mettent en œuvre de nouveaux types de représentation du soi et de l'autre et où perception et identité sont constamment remises en jeu. « L'énonciation se manifeste toujours dans une relation intersubjective. C'est dans un rapport dialogique, en se disant à l'autre, que l'on se construit. »


Enfin, la chaire de Pierre Ouellet permettra d'accroître le rayonnement de l'UQAM dans un domaine de recherche qui devrait prendre de l'expansion avec l'intensification des processus de mondialisation. Plusieurs activités seront générées : séminaire annuel, cours spécialisés aux trois cycles, site internet avec forum de discussions, bulletin de liaison, colloques internationaux et publications. Pierre Ouellet compte aussi développer son programme en lien avec d'autres milieux de recherche. « Depuis quelques années, l'UQAM favorise l'idée de grappes où il s'agit de coordonner les efforts de recherche dans diverses disciplines. J'ai beaucoup de points en commun avec de nombreux collègues. Ma recherche ne sera pas du tout isolée et se mènera, elle aussi, dans un espace d'altérité. »