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Pierre Ouellet

La charge de l'insensé

(dans L'engagement de la parole. Politique du poème. Montréal, VLB Éditeur, coll. « Le soi et l'autre », 2005, pages 145-163)


« Politique du poème ». On dirait une antithèse ou un oxymoron. Peut-être un pléonasme ou une tautologie. Selon le point de vue où l'on se place pour en parler. Si la perspective est celle d'aujourd'hui, de notre monde, de notre histoire, on a bel et bien affaire à une contradiction dans les termes, tellement le poétique s'est éloigné du politique et inversement : rien de plus distinct du poème que l'espace géopolitique où nous vivons, rien de plus distant de la poésie que ce monde historique qu'il est difficile d'habiter en poète depuis fort longtemps. Mais si nous remontons le temps jusqu'aux sources les plus lointaines de notre histoire, dans l'Antiquité grecque, par exemple, on ne peut qu'apercevoir non seulement des convergences ou des similitudes entre le poétique et le politique, mais aussi, en se forçant à peine, une sorte de chevauchement où le poiètikos, la vertu de faire, de créer et de produire, recouvre une large part du politikos, la faculté de participer activement aux affaires publiques, bref, où le politès, le citoyen, par sa capacité de vivre de manière créative dans la cité, recoupe le poiètes, le poète, dans sa capacité de créer publiquement par la parole.

En effet, le politique ne se résume pas plus à la gouvernance des citoyens ou à la gérance des biens publics que le poétique ne se réduit à la fabrication puis à la publication de poèmes ou à l'élaboration d'univers personnels donnés en partage à la communauté, comme nous avons trop souvent tendance à le croire aujourd'hui. La chose publique, qui intéresse le politique, et cette parole publiée, en quoi consiste le poétique, ne relèvent pas d'un espace commun du seul fait qu'elles ont toutes deux trait au publicus opposé au privatus, mais parce qu'elles font toutes deux appel aux facultés inventives de l'être humain, qu'il soit poète ou simple citoyen, dans la mesure où habiter la cité de manière citoyenne, c'est aussi l'habiter en poète, au sens où l'on n'y vit pas de manière passive sa civilité ou son urbanité mais en la faisant et la fabriquant activement par la parole, l'échange, le dialogue, bref, par la contamination verbale ou la contagion discursive, pour ne pas parler ici de communication, c'est-à-dire par une dissémination de signes et de sens qui fait l'essentiel du commerce propre à la vie urbaine et nécessite de la part de chacun une faculté d'invention ou de création dont le poète semble particulièrement doté. Autrement dit, l'une des manières essentielles de se faire citoyen est de produire et de reproduire, de créer et de recréer la cité et l'espace public dans lequel nous vivons, comme le poète produit et reproduit, crée et recrée le monde, les autres, lui-même et sa langue dans une parole qui se renouvelle à chaque instant. Il faut nouer, dénouer et renouer le lien social dans un processus de resymbolisation perpétuelle de notre être-ensemble, de la même façon que le poète lie, délie et relie les mots et les choses en leur éternelle métamorphose pour préserver ce qui en eux reste vivant, on pourrait dire vivace, capable de se régénérer.

On devrait remplacer le mot collectivité par celui de connectivité, plus propre à dire le genre de liaison qui nous attache à autrui, dans un connexus, une étreinte ou un engagement l'un envers l'autre de deux êtres différents ou opposés, qui restent libres de se détacher, plutôt que dans un collectum, une collection d'objets que l'on amasse ou acquiert pour les loger sous une même identité ou en une seule propriété. La société n'est pas une collection de choses semblables, mais la connexion d'entités hétérogènes, de faits hétéroclites, d'expériences hétérodoxes, bref, de différences irréductibles, comme sont le sens et le non-sens multiples du poème dans l'art poiètique de la connexité généralisée.

L'existence et l'insistance du poème dans la cité le montre avec force même s'il y a perdu sa place : les liens sont toujours à refaire parce que tout finit par se délier et se dénouer, même sous l'action du poème lui-même, qui ne supporte pas plus que nous d'être attaché à une seule idée ou une seule identité. Le socius est un lien forcé, comme dit son sens étymologique de régiment ou de compagnie, un grégarisme primaire, une mentalité de troupiers : le nexus que le poème pratique est asocial au sens fort, car il défait les associations toutes faites, les liaisons imposées, pour en créer de nouvelles, inattendues, inconnues, imprévisibles, invraisemblables, qui sont des associations libres ou des étreintes consenties, des unions de fait plutôt que de droit, qui ont toujours la possibilité de se défaire ou de se refaire autrement. C'est en cela que le poème est politique : il libère le socius des liens forcés qui lui attachent les pieds et les mains si fermement qu'il ne peut bouger, ni marcher pour changer de lieu, évoluer, se transporter, ni faire un geste ou faire un signe pour appeler ou pour étreindre, on dit aussi communiquer.

Le poème est politique parce qu'il est le lieu où s'opère le nexus grâce auquel le lien social se noue autrement que par les lois identitaires qu'imposent les puissances de toutes sortes, économiques et militaires : le nexus grâce auquel le socius est le fruit de nouaisons multiples et éphémères, inédites et inattendues, propres à la puissance du langage et aux vertus régénératrices de la parole, en leur capacité virtuelle de tout créer et recréer dans le dialogue des voix qui s'étreignent et s'entrelacent dans l'espace public, où la cité prend forme comme lieu du renouement de la vie commune avec les forces vives qui dans la langue et le souffle permettent la renaissance de l'appel et de l'adresse originaires, grâce auxquels tout lien se fait et se refait, dans une interlocution avec l'inconnu, dirait Celan, dans le passage d'autre en autre d'une parole qui ne s'arrête sur aucun qui la prenne et la tienne, l'acquière et la possède, mais pousse chacun à se déposséder de sa parole en la donnant à l'autre en ce qu'elle a de plus insensé, pour que d'autres sens, chaque fois, ou un sens autre, toujours, émergent et nous connectent autrement avec le monde, l'histoire, l'avenir. L'autre n'est pas un semblable, un semblant de semblable, un soi-disant vrai semblable, mais un parfait inconnu, un étranger radical, qui n'appartient à aucune troupe, à aucune compagnie : il n'y a de connexité véritable qu'entre éloignés, de métaphore et de poièsis que dans le transport créateur d'un ailleurs qui soit ici, et de polis ou de res publica que dans le rapprochement des inconnus. Bref, il n'y a de cité que dans la connexité intime des lointains, des écartés, des retirés, que le poème ente et greffe l'un à l'autre malgré les rejets, qui font partie des tensions et des contrariétés dont il assume les connexions plus ou moins ratées.

 

La cité parlante

Le poète est celui qui sait faire et défaire, refaire et parfaire les multiples connexions sensibles et langagières qui sous-tendent l'être-avec, ce Mit-Sein qui est toujours un être-par-et-dans-la-parole, un être parlant multiple, pluriel, polyptyque, oserais-je dire, qui parle sur plusieurs tableaux, tréteaux, scènes, trottoirs, tribunes, à l'image de l'espace politique de la cité elle-même, qui relève d'un polu-ptukhos, d'un pli pluriel, dit le sens littéral du mot, un multiple ou un composite, un agglomérat à plusieurs volets. L'essence de la cité est sa pluralité, sa diversité interne, condition de l'urbanité et de la civilité qui la caractérisent dans sa capacité native de faire circuler les différences en un dialogue ininterrompu, un colloque permanent, une conversation sans fin, un entretien infini, dirait Blanchot, un parlement perpétuel, qui s'apparente de près au grand poème universel que trame dans notre histoire chaque parole individuelle, idiosyncrasique, qu'on doit aux centaines de poètes qui assurent par leur inventivité verbale, porteuse de nouvelles connexions sociales et historiques, la régénérescence et la métamorphose vitale de la parole publique ou de la cité parlante.

Je parle d'une utopie, bien sûr. Mais y a-t-il d'autres républiques qu'utopiques, comme celle de Platon, tout entière portée par une pure idéalité, autant dire par une fiction, une mimèsís et une diégèsis, bref, une poièsis qu'il condamne par ailleurs avec force ? Si l'utopie est un lieu en puissance, qui ne se réalise nulle part, sinon dans la prise de parole qui est sa seule façon d'avoir lieu et de tenir lieu de quelque chose, la polis ou la res publica sont aussi des vertus ou des virtualités qui ne prennent forme que dans une poièsis ou une res poética, un « faire » parlant, une « création » verbale, une « production » discursive, un « travail » du langage qui met en jeu le sens et les valeurs sur quoi repose tout être-ensemble. Aucune société n'existe en soi, telle une essence ou une pure idéalité, mais dans le pour-soi et le pour-l'autre de la parole donnée et reçue, produite et entendue, tenue et retenue, bref, de la parole échangée et infiniment changeante, qu'il faut à la fois préserver ou conserver, pour la mémoire sociale et historique, et transformer ou transporter, dans un imagi­naire partagé, porteur d'un destin ou d'une destinée, d'attentes et d'angoisses, de rêves et de soucis, d'un avenir plus ou moins fantasmé que l'on projette au loin pour le meilleur et pour le pire.

Une société n'existe que dans la parole qui la fonde, non sur une base, un socle ou un sol ferme, mais sur un lien, un fil, une trame plus ou moins fragile, qu'il faut renouer à chaque instant avec le monde, autrui, soi-même. La cité n'est pas : elle se crée, elle se donne naissance en s'appelant, se nommant, se décrivant, se racontant et se chantant, discutant et se disputant, arguant et argumentant, débattant et dialoguant, bref, en se parlant. La cité ne se fait qu'en laissant parler librement entre eux ceux-là mêmes qui la créent comme le lieu de l'entre-eux, le lieu de la parole partagée, le lieu du passage des mots et des voix, qui forment la trame ou le tissu dont se fabrique le lien social, aussi souple et fragile, ténu et tendu, lâche ou serré que le fil de la parole ou du dialogue qui le noue, le dénoue et le renoue sans arrêt. Une cité se déclare, bien plus qu'elle ne se construit ou s'érige : elle s'annonce et s'énonce dans son propre nom déjà, dans les figures et les tropes qui en saisissent l'image, de métaphore en métaphore, dans les récits et les fables qui en racontent l'histoire et la genèse, sinon les rêves et les fantasmes, dans les chants qui en disent la gloire, dans les plaintes et complaintes où l'on entend ses deuils et ses peines, ses pertes et ses défaites, dans les débats verbaux qui témoignent de sa force vive et du degré de liberté qui la caractérise.

Certains diront que la cité est un phénomène pragmatique, qui obéit au principe austinien selon lequel « dire, c'est faire » : on déclare la polis comme on déclare la guerre. Mais je me méfie du mot ou de l'idée de pragma que présuppose toute praxis, toute pratique et toute action qui a pour domaine le monde des « choses » et des « objets », des pragmata, comme on dit – ces faits, ces entités concrètes qu'on nomme aussi étants, stables, solides, vrais, bref, réels –, dans la mesure où une bonne part de la polis relève du virtuel et échappe ainsi à toute objectivation, à toute chosification, de sorte que le res de la res publica romaine pourrait davantage s'interpréter comme le « Rien » public, selon le beau mot français qui en découle étymologiquement, bien plus près de sa source que le gros mot de chose, employé à toutes les sauces, y compris les plus infectes : tu es ma chose, je suis ta chose, je te possède, je suis possédé. Le faire propre à la cité n'est pas de nature pragmatique, comme le suggère le fonctionnalisme étroit qui gère notre conception moderne du politique, sans doute sous l'influence du pragmatisme et de l'utilitarisme américains, au coeur de l'idéologie néolibérale. C'est d'un autre faire qu'il s'agit, qui n'a plus à voir avec la production des choses (l'industrie et le commerce qui en découle) mais avec la création des mots et des discours, avec la productivité verbale des citoyens qui font, défont et refont la cité au gré de leur perception, de leur mémoire et de leur imagination discursives, grâce aux percepts et aux affects, aux images mnésiques et oniriques, aux réminiscences et aux désirs qu'ils mettent en discours puis mettent en circulation dans l'espace public, dans l'entre-autres que la ville ou la république devient. Bref, la polis est poièsis de part en part : elle est traversée par la parole créatrice qui la fonde sur des liens souples et transitoires qu'il faut relier à tout instant.

Ce n'est pas la parole utilitaire et fonctionnelle du faire pragmatique qui sous-tend l'espace politique, dont l'expression la plus achevée n'est ni le Marché ni le Chantier mais l'Agora au sens fort, l'espace vide réservé au passage de la parole libératrice et délibératrice, si je puis dire, qui met en jeu l'avenir et la mémoire de la cité, dans l'expression des percepts et des affects ou des valeurs et des idées qui traversent les lieux publics sans jamais se réaliser pleinement ou parfaitement dans des choses ou dans des faits, leur vertu étant de rester virtuels ou utopiques, mis en réserve pour l'énonciation com­mune des craintes et des désirs qui fondent l'avenir comme le passé de ce qu'on appelle une société. C'est l'invention verbale qui est le moteur et le véhicule de la socialité, de la civilité ou de l'urbanité propre au vivre-avec, soit la capacité imaginative

des acteurs sociaux – je dirais des citoyens poiètiques, ceux qui font advenir le fait d'être ensemble dans et par la parole donnée et reçue –, la faculté imaginative des parleurs ou des énonciateurs de la cité, d'inventer ou de réinventer à chaque génération la mémoire et le destin de la polis elle-même, en réévaluant, par la pesée des mots et des phrases, le stock complet des représentations et des valeurs sur lesquelles elle se fonde et repose. C'est cette réinvention verbale de la mémoire et de l'avenir du socius qui garantit qu'il ne se fige jamais en une tradition ou en un fantasme, un traditionalisme ou un messianisme, mais épouse au plus près le mouvement méta­phorique de sa propre genèse, tout entière guidée par le transport, le déplacement ou la circulation des voix multiples dans l'espace public qui le sous-tend, dans l'Agora ou le lieu libre de tout étant qu'incarne l'espace de la parole poiètique, libérée de toute cause et de tout but, émancipée de toute fin ou de toute finalité, de tout pragmatisme et de tout utilitarisme.

 

Liberté sur parole

La poésie est le parangon de la parole libre, libre de toute cause, de tout but, de toute idée et de tout concept, de toute valeur et de tout principe, de tout Sens avec un grand S. La poésie est la parole libre d'elle-même, qui n'est pas même attachée à sa propre existence ou à sa réalité : elle peut très bien dire qu'elle est inadmissible et que d'ailleurs elle n'existe pas, comme on le répète depuis Denis Roche, elle peut très bien s'exercer dans la haine de la poésie, comme on n'a pas manqué de le faire depuis Georges Bataille. Cette liberté ne lui est pas donnée, bien sûr, elle doit être prise, arrachée par la force de la parole : elle doit être conquise sur les fonctions les plus serviles du langage ordinaire, comme on dit, dont elle transforme l'ordinaire le plus simple en une sorte d'exception. L'exceptio qu'elle pratique ne consiste pas à faire du banal de l'exceptionnel; elle relève plutôt, comme l'indique son sens étymologique, d'une mise en réserve, d'une déclinaison, d'une fin de non-recevoir, qui consiste à s'extraire ou à se retirer, à s'excepter, à s'abstenir de la positivité ou de l'assertivité des discours ambiants, asservis à leurs propres fins, pour affirmer sa négativité libératrice, cette mise à part ou à l'écart qui creuse dans l'espace social, trop souvent bouché ou encombré par du sens plein ou toutes sortes de biens, un espace-temps vacant, un lieu vide, une excavation plus ou moins vaste et profonde que rien ni personne n'occupe ni n'habite, et qui est l'Agora au sens fort, la Place de la parole où rien ne peut prendre place sans se déplacer des uns aux autres, dans d'impatientes déambulations verbales, d'incessantes pérégrinations discursives, d'interminables paroles péripatéticiennes, d'infinies promenades d'êtres parlants et seulement parlants, qui offrent leurs mots et leurs phrases au tout-venant, la chair de leur verbe et le verbe de leur chair à tous les passants et tous les manants.

Je me laisse encore aller à la caricature, bien sûr. Une telle parole vouée à son seul mouvement de bouches à oreilles sur la place publique qu'elle creuse devant elle et fouille en profondeur par la seule force de sa profération n'est certes pas possible en ce bas monde... et peu probable dans n'importe quel autre. Une telle parole qui crée pour rien, produit et fabrique autre chose que des biens, construit autre chose que des objets ou fait, défait puis refait sans réaliser ou accomplir aucun fait n'est qu'une chimère ou une fabulation de poète. Une telle parole qui s'offre seulement comme parole, dans la nudité et parfois l'obscénité des corps parlants qui déambulent sur la place vide, allant des uns aux autres par la seule voix qui les porte et les transporte, une telle parole gratuite et libre de tout commerce autre que le troc des mots et l'échange des voix dans la chorale ou la chorégraphie des corps et des souffles qui se croisent sans arrêt, une telle poièsis à vif au cœur de la polis, dans l'Agora vacante, sans borne ni fond, qu'elle dégage en une voie libre pour la mémoire et l'imagination qui cherchent désespérément à se réinventer, un tel polyptyque de voix nues et entrelacées dans la mouvance des corps et des visages qui s'appellent et s'adressent les uns aux autres dans un espace infiniment public, où le secret et le privé gardent leur sens sacré dans la réserve d'une langue qui se veut insensée, une telle parole qui s'excepte de la parole instituée pour la restituer à son origine sauvage où elle peut se régénérer à chaque ins­tant grâce au ressort d'un sens éternellement naissant, bref, une telle poésie qui ne refuse pas de mourir dans l'oreille des autres pour mieux renaître entre leurs lèvres ne peut être qu'utopique et uchronique, invraisemblable, incompossible avec notre réalité immédiate, incommensurable par rapport à notre situation politique.

Mais écoutons Aristote, au livre 25 de sa Poétique, si souvent cité : « En général, l'impossible doit être référé à la poésie, au mieux, ou à l'opinion. Du point de vue de la poésie un impossible persuasif est préférable au non-persuasif, fût-il possible. Il est peut-être impossible [...] qu'il y ait des gens tels que les peint Zeuxis, mais il les peint en mieux – car ce qu'on donne en exemple doit exceller. C'est à ce qu'on dit qu'il faut référer les cas d'irrationnel [d'alogon : alogique] – et, du reste, ces cas, parfois, ne relèvent pas de l'irrationnel, il est en effet vraisemblable qu'il se produise de l'invraisemblable » (61b 9-15). Un peu plus haut Aristote écrivait : « l'objet représenté est-il une chose impossible [un adunaton] ? Il y a faute – mais la règle de l'art est sauve si le but de la poésie est atteint. On a dit en effet ce qu'est ce but : rendre plus frappant le passage en question » (60b 22-25). L'a-logon et l'a-dunaton, « ce qui manque » et « fait défaut » au logos et à la dunarnis, à la logique et au sens, constituent le propre du poème, affirme le Stagirite, mais à l'unique condition qu'il vise comme but ultime non pas la chose qu'il donne à voir jusque dans son invraisemblance, en ce qu'elle n'existe pas ou nous est inadmissible, mais ce que le philosophe appelle l'« effet frappant », l'ekplèxis, qui a donné le mot plectre en français, désignant, entre mailloche et archet, l'instrument de bois ou d'ivoire avec lequel on frappe, gratte et pince les cordes de la lyre ou de la cithare.

Le plectre de la langue, voilà l'instrument dont le poète se sert, non tant pour pincer les cordes de sa lyre que pour frapper l'imagination et gratter l'opinion de chacun avec de l'impossible ou de l'invraisemblable, de l'illogique ou de l'insensé, dans le but d'étonner et de stupéfier, d'éblouir et de sidérer, d'éveiller et de méduser, en nous poussant à penser l'impensable, à percevoir l'imperceptible, à imaginer l'inimaginable. La liberté du poète face au logos est donc subordonnée à la force de l'étonnement qu'il provoque, à l'intensité de la sidération qu'il produit, à l'énergie avec laquelle il nous frappe de son plectre, qui rend un son et un sens invraisemblables mais d'une puissance telle qu'ils contiennent en puissance non seulement le possible et l'envisageable mais l'improbable et l'imprévisible, ce qui ne passe jamais à l'acte dans le présent lui-même ou ce qu'on appelle l'actualité mais reste à jamais la vertu propre à l'acte de parole, en son pouvoir de tout créer et recréer, même les monstres et les chimères, les anges et les démons, qui partagent le même a-logos, le même u-topos.

« Tout ange est terrible », dit Rilke, parlant de la poésie elle-même : stupéfiante, sidérante, terrifiante. Elle ne montre que monstres : horreurs et merveilles, prodiges et infamies. Elle commence femme et finit poisson, nous dit Horace dans son Épître aux Pisons ; elle exhibe un parapluie et une machine à coudre sur la même table de dissection, comme l'imagine Lautréamont. Elle est défaut du logos au sein du logosa-logon dit Aristote. Ajoutons qu'elle est vacance du topos au cœur du topos : u-topie ou a-topie, non-lieu dans le lieu qu'on a, occupe, habite, car elle est l'espace dépossédé de la cité, qui n'appartient à aucun pouvoir public ou privé, mais à la puissance sans fin de la parole affranchie de la présence immédiate ou du sens plein, tout entière adonnée à ce qui reste infiniment possible dans notre monde fini, rempli, comblé, bouché. Et ajoutons qu'elle est l'absence de polis au cœur de la polis, le défaut du socius au sein du socius : une asocialité active, qui ne subit pas l'effilochement du lien social et l'expérience quotidienne de la déliaison ou du dénouement de nos attaches les plus intimes, mais réactive, réanime et ravive le vide originel autour duquel les communautés les plus hétérogènes se sont assemblées pour exprimer tantôt leur faim et leur désir, face à tout ce qui manque et fait défaut, qu'on doit partager en mots, murmures et cris pour mieux se soutenir les uns les autres, tantôt leur peine et leur deuil face à tout ce qui meurt et disparaît, qu'on doit mettre en commun dans une mémoire parlante, chantante ou délirante qui nous aide à le porter et le supporter ensemble. Car l'Agora que creuse et fouille la parole poiètique au cœur de la polis n'est pas un vide indifférent et anonyme, une sorte de terrain vague ou de terre gaste, de no man's land ou de waste land à la T. S. Eliot, mais un abîme de douleurs et un gouffre de désirs que rien ne pourra calmer ni assouvir.

C'est ce que fait entendre le plectre dont elle use et abuse en frappant, grattant et pinçant la langue, son instrument de stupéfaction, qui nous éveille brusquement à nos craintes et à nos désirs les plus enfouis, aux anges et aux démons qui font l'invraisemblance de nos vies, à l'insensé qui fait l'essence de notre existence, car il est plus que vraisemblable que l'invrai­semblable arrive, dit Aristote, et à chaque jour par-dessus le marché. L'exception devient banale, l'extraordinaire est à l'ordre de chaque jour : l'anomalie est l'ordinaire de nos vies. La poièsis cohabite avec la doxa dans l'univers de l'impossible, de l'adunaton, de l'insensé, pour ne pas dire de l'in-signifiant. Le poète et le citoyen sont du même bord : le côté sombre et vide de la cité, qui la fend en deux et la creuse au beau milieu puis la vide de tout son sens, les bords de la polis ayant été intériorisés à ce point dans le tissu urbain qu'ils en sont devenus le centre névralgique ouvert large comme une plaie, son cœur à jamais vacant, Agora déserte et abandonnée dont il faut faire battre le pouls encore, sous le plectre de la parole frappante, qui bat la coulpe du logos devant l'insensé qui le menace, qui bat la coulpe de la cité devant l'invraisemblable qui la traverse.

 

Une politique de la frappe

Le poème prend charge de l'insensé. C'est une lourde tâche, un lourd fardeau. Le non-sens est une force vive, avec laquelle il faut compter, bien qu'elle soit immesurable, impondérable, démesurée : c'est une violente décharge dès qu'on la fait parler, dès que le poème lui donne la parole... qu'elle nous retire d'un coup, nous laissant bouche bée. C'est la parole qui s'en prend à la parole elle-même, parce qu'elle n'est jamais assez ou toujours trop : trop bavarde, trop verbeuse, pas assez action, pas assez passion. « C'est la contre-parole, dit Paul Celan, c'est la parole qui casse le " fil ", la parole qui n'est plus la révérence faite [...] " à l'histoire sur ses grands chevaux ", c'est un acte de liberté, c'est un pas ». Le poème est une autre histoire arrachée à l'histoire officielle, une autre parole arrachée à la parole autorisée : cet arrachement fait sa violence, le déchirement de la voix, la coupure et la ligature du « fil » des mots qui ouvre et noue les lèvres de la plaie, cette plaie béante d'un sens arraché de force, pour qu'elles parlent d'une autre voix, d'un autre souffle, d'une âme qui ne nous appartient pas, cette « rose de personne » qui nous souffle notre vie comme si elle était un vers brisé, une phrase infinie, une strophe qui casse infiniment contre le bord d'une page, où chaque mot ressemble à une épave et tout être à un naufragé.

La force du poème est une violence qu'il subit en agissant sur l'être, le monde, l'histoire, la langue, la société – une violence contre soi qui se retourne contre l'ordre des choses, des évènements, des faits sociaux et historiques dont on pâtit à tout moment, mais aussi contre le principe de toute violence : notre finitude, notre impuissance, notre indéniable mortalité, notre conscience vive et sans remède que tout homme est mortel et Socrate le premier. Voilà l'ultime non-sens dont le poème se charge puis se décharge sur nous dans les paroles violentes qu'il nous assène : l'être-pour-la-mort est notre condition. Toute parole qui est contre-parole passe par cette prise en charge non seulement des morts dont nous avons la responsabilité dans notre vie mais de la mort elle-même qui leste notre corps de son insupportable gravité, du poids de l'être en chute dans la parole qui cherche à s'envoler, du poids des choses qui tombent dans l'élan que le poème essaie de leur donner. Bref, le poème fait entendre cette violence sacrée contre toutes les brutalités qui la profanent. Il n'est ni salut ni salvation, comme on le pense trop souvent depuis Heidegger et sa « bergerie de l'être », ni non plus secours et recours, comme le souhaitait Celan : il n'a d'autre mission que de faire entendre avec force la violence de vivre et de mourir contre les bruits de crécelle ou les claquements d'armes automatiques de la violence sociale ou politique comme de la terreur guerrière la plus insoutenable.

La violence poétique impose le respect des morts dans notre vie. Elle impose une minute de silence pour que nous pensions à notre propre mortalité, pour que nous nous penchions sur le mort que nous couvons dans nos propres membres qui s'agitent en tout sens pour ne pas le sentir et le subir au plus profond. Elle nous fait vivre avec ce mort qui nous habite et commande le respect pour le mort que tout autre porte en soi comme s'il était le nôtre : notre mort à nous, si semblable à celui d'autrui. Elle nous fait vivre vivant, c'est-à-dire parlant, notre propre mort anticipée, contre laquelle notre cœur bat vite et fort, dans la parole qui frappe, nous éveillant à cette percutante vérité : les coups que notre dépouille à venir nous donne au ventre pour que nous accouchions d'une autre parole que celle qui lui refuse de respirer, pour que nous lui donnions le jour dans notre souffle et lui donnions naissance dans le poème, qui est le respirateur artificiel des morts que nous portons dans notre vie, y compris celui que nous devenons en vivant et en parlant dans le respect de sa présence différée, de sa venue prochaine, dans le respect de cette violence virtuelle qui nous guette et nous veille, nous mettant en garde contre les brutalités de l'histoire, contre son irrévérence face aux mortels, son irrespect de la mortalité en chacun, qu'elle provoque et déclenche de force, avortant l'homme de son humanité ou de sa mortalité, lui arrachant cette mort à l'état fœtal qu'il garde en lui depuis la naissance, qu'il garde secrètement dans le respect absolu et le silence terrible que le poème seul peut faire entendre dans le non-sens violent qu'il recèle.

 

La poésie, la forcenée

Émettons une hypothèse, qui n'est pas une idée mais un sentiment, un sentiment profond : le poème est du côté des morts contre les meurtriers. C'est ce qui fait sa violence terrible, sa violence tranquille, sa violence désespérée, sa « colère triste », dirait Michel van Schendel, son dépit sans fond qui marque notre voix jusque dans son débit soudain altéré, trop rapide ou trop lent, comme si l'on parlait une langue étrangère ou inconnue, avec ce drôle d'accent qu'on prend quand on a la gorge nouée mais la langue déliée, quand on reste bouche bée mais les lèvres cousues. On n'est pas du côté de la vie seulement quand on lutte contre le pouvoir mortifère du socius, mais du côté des morts aussi, de la mort en « personnes », contre toutes les forces qui les menacent en nous, êtres mortels, êtres parlants, êtres humains qui protégeons notre propre mortalité comme notre souffle et notre humanité la plus vulnérable. La société manque de respect pour le mort que nous portons en nous, pour tous les morts que nous portons en notre nom, auxquels nous donnons notre voix et prêtons notre pouls, pour cette mort en puissance dans laquelle nous puisons notre force de vivre et de survivre, pour ce « mort » né en nous avec la naissance et ne cessant de grandir avec nous jusqu'à notre propre déchéance où sa grandeur nous dépassera, oui, la société manque de respect pour ce mort intime qu'elle nous enlève de force, nous ouvrant de long en large pour nous le retirer vivant et l'exposer nu au regard de tous, dans l'indécence de l'espace public qui ressemble bientôt à un champ de bataille après le passage des troupes.

La guerre sociale et politique nous délivre de notre « mort » intime bien avant qu'il ne soit à terme, prêt à venir au jour, à son heure et en son temps, assez mûr pour nous emporter avec lui dans sa liberté retrouvée. Elle met prématurément au monde, par césarienne ou par forceps, le mort intérieur que nous couvons depuis toujours et souhaitons garder en nous jusqu'à la fin, pour qu'il ne finisse pas avant nous, ne meure pas avant notre propre fin, pour que nous n'ayons pas à lui survivre dans un interminable coma psychique. Toute sa vie on donne naissance et croissance à sa propre mort dans et par la parole qui la nourrit afin qu'elle vienne à maturité au moment voulu, dans le silence absolu qu'on aura atteint ; mais la violence sociale et politique, partout mortifère, parce que toujours secrètement guerrière, donne la mort à la mort elle-même, et de notre vivant par-dessus le marché, ne la laissant pas mûrir de sa belle mort dans notre cœur, dans notre ventre, dans notre tête, mais la faisant mourir prématurément en dehors de nous, l'expulsant avec une brutalité de boucher, nous privant à jamais de notre humanité dans cette mortalité perdue qu'on ne peut plus couver ni abriter, garder et protéger, comme on le fait de son âme ou de son souffle, désormais à bout. Si l'on nous prive de notre mort vivant, de notre capacité d'affronter notre finitude, de notre force de vivre la fin par tous les moyens, dont ceux de la parole, ceux du poème qui porte la charge d'un tel non-sens, c'est parce que le socius ou le régiment a besoin de zombies ou de morts-vivants, de personnes qui paraissent vidées de leur substance et dépourvues de tout désir ou de toute volonté comme de toute crainte et de toute angoisse. Il faut faire barrage à cela : prendre le parti des morts et des mortels contre toutes les puissances qui les nient ou les dénient en les privant du respect qu'on leur doit.

La politique du poème ? Dire à coups de plectre sonore et insensé les connexions secrètes qui sous-tendent l'invraisemblable communauté des mortels. Frapper à coups de rimes internes le plexus mental où se nouent les liens les plus insensés entre les mourants en puissance dans chaque être vivant : entre les autres, les inconnus, les étrangers ou les interlocuteurs improbables qui habitent chaque être parlant comme s'ils incarnaient son propre avenir et sa propre origine d'où la parole lui vient et lui revient. Dire combien le lien social que le socius transforme en nœuds se délie avec les langues que le poème parle en s'adressant au mortel en chacun, l'appelant à veiller scrupuleusement au respect du mort qu'il couve en parlant. Le véritable nexus que le poème découvre dans ses multiples passages de sens à non-sens et inversement, c'est ce point commun mais inconnu dans son fond, étranger à tout ce qu'on est et devient, invraisemblable et imprévisible, parce que virtualité vive et puissance sans fin, qu'on appelle mortalité sinon humanité, en une synonymie parfaite qui fait de l'être humain l'ombre claire d'un être mortel que sa parole veille en lui. La place publique que le poème dégage en son sein est celle où l'on expose dans sa voix l'être mortel ou l'être humain qu'on est sans l'être tout à fait, l'étant en puissance seulement, en vertu de la force propre à la parole poiètique, au verbe qui fait, au souffle qui crée.

C'est cette connexité des morts en puissance en chaque vivant, nouant le lien social le plus sacré, que le poème met au jour et en lumière pour nous signifier avec éclat le non-sens secret de notre humanité. Il n'y a qu'une politique : celle qui nous réunit au cœur de la cité, dans l'Agora déserte où l'on se présente les uns aux autres avec sa seule parole, sa parole nue, pour veiller ensemble sur le corps social plus ou moins enfoui de nos morts à venir et de tous ceux dont on garde le souvenir afin que l'actualité de notre présence au monde ne mette pas à mal notre mémoire et notre rêve, qui sont notre seule façon de nous gouverner dans l'obscurité profonde où notre histoire nous jette. Il n'y a qu'une poétique : raviver dans la violence des langues et par la force du souffle – cette âme à la deuxième puissance – la mémoire et le fantasme que nous avons de notre humanité la plus enfouie, cette mortalité soudain exhumée de notre vie, cette finitude extraite vivante de notre Histoire quasi infinie, cette solitude à vif soudain exceptée de notre espèce ou de notre communauté, celle des Hommes plongés dans la même conscience de leur puissance créatrice et de leur impuissance de mortels, dont la poésie en sa violence propre nous dit l'insensé paradoxe en ne cessant jamais de mettre en œuvre l'impossible ou l'improbable qui fait fond à notre existence commune, plongée dans la même étrangeté.

Le poème fait donc sa propre politique : il nous fait faire connaissance avec notre étrangeté, dont nous partageons l'expression la plus nue avec les purs inconnus qui forment la cité, cette impossible et improbable communauté des interlocuteurs providentiels et étrangers, comme les appellent Mandelstam ou Celan, ces êtres parlants qui communiquent à distance par la proximité qu'ils partagent avec les lointains, l'intimité qu'ils vivent avec l'éloigné, autant dire avec la mort en eux qui les fait parler ensemble comme des vivants, des survivants bien plus que des surhommes, des vivants par excès, des vivants par défaut, des vivants qui savent que leur vie ne tient qu'à un fil, celui des mots ou des paroles qui nous lient non pas entre nous, dans la familiarité de ceux qui possèdent la vie en commun, mais aux morts passés et à venir avec lesquels nous formons la véritable communauté humaine, dont la socialité de fond s'exprime dans le respect que le poème voue à l'impossible et à l'étrangeté qu'il met au jour et en commun dans l'espace public le plus privé, celui où l'on s'échange non pas des biens, non pas du sens, mais des « riens », des petits riens, et de l'« insensé », de l'insignifiance, pour mieux sentir qu'on est mortel, qu'on est humain, qu'on est humain parce que mortel les uns vis-à-vis des autres, ou côte à côte face à la même finitude, appuyés au même vide et aux mêmes paroles qui nous tiennent et nous soutiennent dans l'Agora secrète où la cité nous jette et ne cesse de nous rejeter.

 

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