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Thèses et hypothèses


LES MÉMOIRES

L'accès aux mémoires autres

Les témoignages que les gens laissent de leurs expériences ou de leurs épreuves, parmi lesquels on trouve des œuvres littéraires et des œuvres d'art, m'intéressent en ce qu'ils nous permettent d'accéder à une mémoire autre que la nôtre.

Prenons, par exemple, la mémoire juive. Elle a maintenant pénétré d'une certaine manière presque toutes les cultures occidentales. Pendant longtemps, on a considéré la question juive comme extérieure à soi; aujourd'hui, la question juive est devenue une question humaine. Juif ou non-juif, tout le monde prend en charge la responsabilité de cette mémoire-là. On trouve dans les travaux de Ricoeur ou d'autres penseurs non-juifs une préoccupation immense, d'un point de vue philosophique comme d'un point de vue civique, de la préservation d'une mémoire de la Shoah.

Plusieurs Québécois ont témoigné de la guerre du Rwanda, par exemple, dans la fiction ou sous la forme d'enquêtes plus ou moins littéraro-politiques; je pense au travail de Madeleine Gagnon, à l'implication de différentes femmes dans des guerres ethniques, etc., au Moyen-Orient, en Europe, partout. De plus en plus, les porte-parole - ou les paroliers comme les appelle Jocelyn Létourneau -, d'une culture donnée, se font les porte-parole d'autres cultures.


L'interaction des mémoires

Les témoignages écrits, peints, sculptés, filmés… d'artistes migrants, sont des lieux d'interaction de nos mémoires. Quand je lis Ying Chen, par exemple, j'accède à une certaine mémoire qu'elle peut avoir de la Chine en même temps qu'à une mémoire qu'elle a forcément du Québec.

J'aimerais bien qu'on voie les choses dans les deux sens aussi. Depuis quelques années on accorde beaucoup d'importance et avec raison, aux productions des migrants, mais il y a la production indigène aussi, qui elle-même s'est faite migrante. On le remarque quand on fait l'étude de l'évolution des chronotopes dans la littérature québécoise; au début ce sont essentiellement les centres urbains du Québec, le Plateau Mont-Royal, St-Henri ou la Petite Patrie et, peu à peu, surtout vers les années 1980, ces chronotopes deviennent extrêmement diversifiés; ils comportent le Moyen-Orient, le Brésil, l'Afrique, l'Europe, qui est de plus en plus présente aussi, et le Japon, très présent chez les écrivains québécois. Il ne faudrait pas oublier non plus les univers plus discontinus, qui font référence à des passés lointains ou à des lieux mythiques mélangés à des lieux géopolitiques réels; il est extrêmement important de prendre aussi cette réalité-là en compte.

Dans L'Esprit migranteur, je ne parle que d'écrivains natifs du Québec pour montrer que cette thématique de l'errance, de l'exil, de l'ailleurs - qui est beaucoup plus une thématique parce qu'elle imprègne l'énonciation littéraire elle-même et ne réside pas seulement dans les contenus narratifs, mais dans le mode de narration -, caractérise autant la production des natifs que des « neo ».

Moi, j'aimerais peu à peu effacer cette distinction entre natifs et « neo », tout ce qui concerne la prise en charge de l'autre. L'« autre » n'est pas pris en charge de manière essentialiste et privilégiée par le migrant; l'« autre » est caractéristique des identités telles qu'on peut les construire aujourd'hui, dans notre espace extrêmement métissé, extrêmement hybride.

Je parle ici, bien sûr, de ce qui circule dans le tissu culturel le plus actif, le plus imaginatif, le plus vif. Je ne parle pas de coins reculés où l'on ne rencontre pas un étranger de sa vie. J'essaie de voir ce qui est en train d'émerger dans le tissu culturel au plan des productions les plus imaginatives, les plus innovatrices.

 

 Adresse de la publication électronique : http://www.esthetiqueetpoetique.uqam.ca/memoire.htm