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Denyse Therrien

De « Je me souviens » à « Un certain souvenir » :
Une devise, une plaque minéralogique, un documentaire

 

La circonspection dans laquelle la devise « Je me souviens » inscrite sur les plaques minéralogiques au Québec a jeté le cinéaste d’origine belge Thierry Le Brun aujourd’hui installé chez nous a conduit ce dernier à s’interroger par le biais d’un documentaire sur la signification d’un syntagme qu’il jugeait pour le moins curieux de retrouver sur les plaques automobiles.

Pour tenter d’en comprendre le signifié, le réalisateur a interrogé aussi bien des gens de la rue que des intellectuels et des artistes. Sa question était double : qui est « Je » et de quoi doit-il se souvenir ? Il en a résulté Un certain souvenir, moyen-métrage qui, en 51 minutes et autant de variations d’humeur, qui montre « la complexité de la société québécoise, ses contradictions, ses espoirs et ses rêves ». Bien que la plupart des intervenants se penchent sur la question avec sérieux, le film n’est pas dépourvu d’humour ; ce qui ressort de l’ensemble, toutefois, c’est le fossé qui sépare le projet identitaire sous-tendu par l’énonciation et l’énoncé au moment de l’inscription du slogan sur les plaques minéralogiques en 1978, de sa réception aujourd’hui.

Un récent colloque à Ottawa sur L’énonciation identitaire posait la question : « Les identités plurielles remettent-elles en question l’énonciation identitaire ? » Je me suis alors arrêtée au « Je », cherchant à discerner la visée de l’énoncé et à mesurer l’écart dans le sentiment d’appartenance des représentants des différentes communautés qui composent la population québécoise et que l’on souhaitait – et que certains souhaitent encore - voir adhérer au projet identitaire visé par l’énoncé. Puis, invitée par l’ALCQ dans le cadre de la FEDCAN qui se tenait à Winnipeg, au mois de juin, j’ai poursuivi mon analyse en prenant Aujourd’hui, je voudrais m’attarder sur ce que recouvre le verbe souvenir, décliné ici à la première personne du singulier, au présent de l’indicatif et dans la forme pronominale : « Je me souviens ».

D’un projet de société et d’une plaque à l’autre

Comme sur la plupart des plaques automobiles en Amérique du Nord, les plaques minéralogiques du Québec ont longtemps porté une inscription destinée à décrire le caractère typique de ce coin de pays. À l’instar de « Virginia is for lovers », « Maryland is for crabs » ou « Yours to discover » de nos voisins ontariens, au Québec on vantait « La belle province ». Certains esprits chagrins pourraient sans doute arguer que l’article défini hissait délibérément le Québec au-dessus des autres provinces du Canada au plan de la beauté et péchait ainsi par manque de modestie, mais tous les Québécois – sans distinction d’origine, de sexe, de langue ou de foi – pouvaient adhérer à cette vision qui ne faisait appel qu’à une manière de voir et à l’accumulation d’images - de souvenirs - glanées lors de voyages sur le territoire et, pourquoi pas, attirer les touristes. Vanter pour vendre.

Le passage de « La belle province » à « Je me souviens », d’un article défini à un pronom personnel défini, marque un changement de cap radical - et chez plusieurs certainement traumatisant – dans l’énonciation, l’énoncé et les visées politiques qui pointent à travers eux. Difficile de ne pas percevoir un projet autrement plus idéologique dans le deuxième énoncé. Que ce changement survienne en 1978 n’est pas fortuit ; on le doit à René Lévesque, alors premier ministre d’un Québec qui, pour la première fois, avait porté au pouvoir un parti indépendantiste. Confiant en l’Histoire et en son projet, Lévesque émettait non pas le souhait, mais la certitude de l’issue référendaire, devant le chef d’État français et le gratin politique rassemblés à l’Élysée :

 

Il s’agit d’un peuple qui, pendant longtemps, s’est contenté, pour ainsi dire, de se faire oublier pour survivre. Il est donc ce plus en plus assuré qu’un nouveau pays apparaîtra bientôt démocratiquement sur la carte, là où jusqu’à présent un état fédéral aurait bien voulu n’apercevoir qu’une de ses provinces parmi d’autres. (à +/- 36 min)

Une devise commençant par « Je… », placardée sur des centaines de milliers de voitures, véhiculait ainsi un projet politique.  Mais c’était sans se poser la question de l’énonciateur et du destinataire. Car, c’est bien malgré lui que l’automobiliste trimbale ainsi aux yeux de tous, cette devise qui devient un mot d’ordre : se souvenir pour changer. Or, en supposant que certains automobilistes endossent l’énoncé, le mode d’énonciation et la visée d’icelles, à qui croient-ils donc s’adresser ? Maingueneau souligne un point pour lui essentiel :

 

« je et tu ne sont pas simplement des signes linguistiques d’un type particulier, à savoir des embrayeurs, ils sont avant tout des opérateurs de conversion de la langue en discours. En tant que morphèmes grammaticaux référentiellement « vides » ils appartienennt à la langue, mais en tant que signes inscrits dans une énonciation unique ils réfèrent en marquant qu’un sujet s’empare du système et ouvre un rapport réversible à quelqu’un qu’il pose comme allocutaire. » (idem, 20) (Nous / vous : 20-21)

Ce qui frappe d’emblée, dans Un certain souvenir, c’est le sentiment d’exclusion qui transpire dans les réponses des Amérindiens de Kanawakhe, d’une bonne partie des anglophones et, plus surprenant encore, d’inclusion conditionnelle qu’évoquent les interventions de plusieurs Québécois de vieille souche, partagés entre les réminiscences d’un passé douloureux – l’épisode des Patriotes – et le regret d’une mémoire qui entrave l’avenir et empêche le Québec d’aller de l’avant, une mémoire castratrice, dénuée d’inventivité. La mémoire se nourrirait donc du lait amer de la défaite (chez les francophones) ou de la victimisation (chez les Amérindiens), et du refus de mémoire chez les anglophones.

Forte des témoignages si contrastés entendus dans ce moyen métrage, je me suis, à mon tour, accrochée au syntagme pour essayer d’en comprendre non pas quels souvenirs ou quelle mémoire il pouvait faire sourdre, mais si le projet qu’il portait pouvait ou non être rassembleur. Plus que le verbe, c’est le pronom qui, dans un premier temps, a retenu mon attention.

« Je » s’avéra peut-être trop singulier, ou, au contraire, trop singulièrement communautaire, pour obtenir l’adhésion de toute les franges d’une population qui, entre la mémoire collective à laquelle fait appel la devise, l’Histoire en marche et la mémoire en train de se constituer, s’était diversifiée et fractionnée ? Aurait-il mieux valu composer un nouveau slogan et, si oui, quel pronom et quel verbe eut-il fallu choisir pour obtenir l’adhésion du plus grand nombre ?

Supposons que l’on remplace le « je » défini, bien que mal défini, par le « on » indéfini, qui, comme le souligne Maingueneau, « désigne un sujet humain indéterminé » (24), pourrait-on alors parler d’inclusion ? L’auteur souligne que « c’est le contexte qui permet de lui conférer une valeur, qui peut être très variable… on permet de découper un ensemble plus ou moins large… » (24) S’il peut se substituer à « nous », « on » ne peut se substituer à « je » que dans un deuxième temps (Je ne céderai pas. On a sa dignité. C’est pourquoi on a l’habitude de dire que cet indéfini exclut la personne qui parle. Il ne saurait donc se substituer au « je » de la devise sans lui faire perdre beaucoup de vigueur en déresponsabilisant le locuteur de l’Histoire en marche en l’extrayant du processus mnémonique de l’Histoire passée.

Avant de tordre le cou au pronom, rappelons l’historique de la devise. C’est l’architecte du Parlement, Jean-Étienne Taché, qui décida d’inscrire « Je me souviens » sur la façade du Parlement, au milieu des statues érigées à la mémoire de Cartier, Champlain, Maisonneuve, Wolfe, des militaires, des fondateurs de Québec et de Montréal, des missionnaires, des administrateurs, des Amérindiens et juste au-dessus des armoiries. Dans une lettre, il déclare : « Voici l’ensemble des souvenirs que je veux évoquer. » Selon l’historien qui intervient dans le film (sans être nommé), la devise, inventée vers 1880, résume le propos architectural de Jean-Étienne Taché.