Chercheurs associés


Denyse Therrien

Amina Saïd : de la fulgurance à la simplicité

Amina Saïd est une des voix les plus saluées de la poésie contemporaine. Récipiendaire de trois prix dont le prix international de poésie Antonio Vicarro (2004), pour son recueil La Douleur des seuils, Amina Saïd poursuit une quête initiatique, quête de lumière, à travers une œuvre écrite dans sa langue maternelle, le français, mais qui, depuis ses premiers recueils au début des années quatre-vingt et jusqu’à Au présent du monde (2006) forme une constellation de lieux, entre la patrie – la Tunisie – et le pays de sa mère – la France – où elle vit depuis de nombreuses années, les Afrique et l’Europe, l’Orient et l’Occident. La poésie de Saïd est empreinte de ses cultures de naissance et de celles qu’elle aborde par la pensée, la spiritualité et ses nombreux voyages. La langue est simple, les images souvent récurrentes, mais sa poesis échappe à tout système tant la forme se module aux circonstances du texte. 

Amina Saïd est méditerranéenne. Née au bord de la mer, en Tunisie, d’un père tunisien et d’une mère dauphinoise, elle a gardé de son enfance le souvenir du jeu constant de cache-cache et de séduction, entre l’ombre et la lumière. Devenue adulte et poète, elle vit à Paris où le gris le dispute souvent au bleu. Amina Saïd déploie une  écriture en clair-obscur : des images subtiles sur des mots ordinaires, des images sombres sur des mots lumineux. Dans plusieurs de ses recueils, elle pratique l’oxymore avec une rare délectation, que le lecteur partage avec joie, car les juxtapositions curieuses semblent aller de soi et non pas relever d’un exercice ardu et obligé. Le monde et la vie sont faits de contradictions et de paradoxes, de cruauté et d'émerveillement, de chutes et de dépassement. Il en va de même de l’écriture saïdienne qui s'étale à travers deux recueils de contes tunisiens et douze recueils de poèmes, tous écrits en français.[1]

Pourquoi choisir le français comme langue d’écriture quand on possède quatre langues[2], que l’on est poète, et que la poésie réside dans la nuance et la musicalité des mots, la subtilité des images et la parfaite maîtrise de la langue? Comment faire chanter le français quand on a la chance d’avoir aussi pour langue l’une des plus chantantes et des plus riches, l’arabe, dans laquelle un objet trouve parfois des dizaines d’expressions pour se révéler sous toutes ses facettes?

Amina Saïd vit en France depuis de nombreuses années. Elle y a fait des études de langue et de littérature anglophone à la Sorbonne, ce qui épaissit encore le mystère du choix de sa langue poétique, mystère que vient élucider le fait que le français ait été la langue de sa mère, la langue affective. Il a fort à parier que si le couple avait réuni une mère arabe et un père français, Amina Saïd aurait écrit en français. Si on la sent écartelée entre le monde arabe et le monde français, entre l’Orient et l’Occident, sa connaissance de l’anglais ne semble jouer aucun rôle dans son écriture poétique, alors qu’elle est la traductrice attitrée de l’écrivain philippin Francisco Sionil José, auteur de romans historiques. Saïd est résolument méditerranéenne. La mer n’est jamais loin, l’horizon toujours repoussé, le soleil présent tout autant dans l’ombre des choses qu’il foudroie que comme astre brillant de tous ses feux. La tension se fait jour entre la patrie de la mère et la terre paternelle. Sa poésie lui a valu les prix Jean Malrieu, en 1989, pour Feu d’oiseaux, publié dans Revue Sud (no 84), Charles-Vildrac (Société des gens de lettres), en 1994, pour L’Une et l’autre nuit, publié aux éditions Le Dé bleu, en 1993 et le prix international de poésie Antonio Vicarro, qu'elle a reçu lors du Marché de la poésie de Paris, en juin 2004, pour son recueil La Douleur des seuils.

L’alphabet et la calligraphie

La langue et le langage, c’est-à-dire la communication muette ou parlée, occupent une place de choix dans  la poésie de Saïd. La parole peut être muette, quand c’est l’œil qui parle. Que ce soit par l’emploi de substantifs qui la définissent – lettres, alphabet, mots - ou par celui d’images qui dénotent la préoccupation de l’auteure à dire autrement ce qui a été mille fois répété et qui persiste dans la douleur, les mots changent de fonction. De substantifs, elle tire des verbes ou des adjectifs pour mieux marquer la relation entre la langue et l’écriture, l’infinie  richesse de l’une et de l’autre quand écrire c’est mettre la langue au service de la poésie :

c'est le langage muet de l’œil
où sédimentent les frontières
alarmés d’orient

ce sont les lettres nues d’un alphabet
né de la fêlure des mots anciens

toute une calligraphie de lumière
voyellée de nos déchirures
s’avance alors sur le cours
délié des choses (Sables 66)

Amina Saïd semble avoir une conscience aiguë des mots, cette matière première dans laquelle elle pétrit sa poésie, qui atteint presque à l’immatériel. Aussi les lecteurs sont-ils rarement arrêtés dans leur élan par une poésie laborieuse ou la trop grande récurrence de figures de style. Il y a bien ce que l'on peut nommer « des rencontres heureuses », voire une recherche de l'image poétique comme dans les vers ci-haut rapportés, mais au fil de son œuvre, Saïd va vers toujours plus de simplicité, accordant au rythme, oserais-je dire, plus d'espace qu'à l'image. Cela est magistralement illustré dans un texte tiré du recueil Au présent du monde (2006), près de vingt ans après Sables funambules :

port de Durban de nuit

sur le bateau blanc
Chirikure mon ami
une Amstel dans chaque main
Vusi chante times are
good when we meet
welcome to South
Africa welcome
à Ilja je demande où suis-je
Gladman poète zoulou
nous conduit sur les routes
            de la poésie
je retrouve l'océan Indien
tambour à vif le soleil
se couche sur nos rêves
            je m'en vais
par les rues rectilignes
North Street East Street
West Street Durban blues
Smith Street Bottle Shop
l'alcool se vend derrière
des barreaux de fer
Durban blues
on vous sourit
on vous agresse
on vous tend la main
pour quelques rands
[…]
nous avons parlé
à l'ombre du marula
nous lisons poème après poème
Sheri-D mon amie oui
nous sommes ivres de vin
de mots en lisant je danse
je fais l'amour avec les mots
le silence se brise
en éclats de diamant
je suis un poème poème poème
qui meurt dans ma bouche
tu n'as rien vu à Durban
Durban blues Jo'burg blues
nous lisons poème après poème
Vusi chante bad are times
when parting keeps its way in
souviens-toi souviens-toi
de ce que tu as oublié
de voir à Durban (25-27)

Du silence des premiers recueils qui nous commandent de chuchoter presque, nous passons ici à une lecture scandée, soutenue par d'invisibles percussions, dans un souffle court, une parole qui vient de la bouche de quelqu'un en train de se noyer, dirait-on, et qui sort de l'eau en luttant pour le moindre souffle de vie. La lecture à vue est difficile du fait de la juxtaposition dans un même vers de la fin d’une image et de l’amorce de la suivante sans ponctuation, comme si tout se chevauchait, comme si l’on assistait à plusieurs scènes à la fois avec un seul regard pour tout embrasser, comme si l’on devait commenter d’un même souffle plusieurs actions parallèles.

Cette manière panoramique, cinématographique presque, de relater l’expérience de l’Afrique du Sud et l’impossibilité de le faire en mots comme cela serait possible au cinéma par l’utilisation d’un écran divisé aboutissent à une narration qui fait écho, de manière à peine masquée, au dialogue dans Hiroshima mon amour : « tu n’as rien vu à Durban » puis  « souviens-toi de ce que tu as oublié de voir à Durban » reprenant presque mot à mot « tu n’as rien vu à Hiroshima ». Peut-être s’agit-il d’un hommage à Alain Resnais et à Marguerite Duras, mais peut être aussi d’un raccourci entre l’Afrique du Sud et Hiroshima qui ne manque pas de heurter le lecteur de plein front et permet l'économie d'une description de l'horrible. Il ne s’agit toujours pas d’un procédé chez Saïd qui n’use que très rarement de références aussi directes à des œuvres d’autres artistes, ce qui confère une force inouïe à celle-ci.

Une méditation fleuve

L’écriture de Saïd est une longue méditation qui se poursuit d’un recueil à l’autre, sur la vie matérielle et spirituelle. Sables funambules, son troisième recueil, ouvre sur « car » , en minuscules, conviant d’emblée le lecteur à revenir sur les traces des recueils précédents : Paysages, nuit friable, 1980 et Métamorphose de l’île et de la vague, 1985. Le titre du troisième recueil porte en sous-titres, entre parenthèses (Demeure, traces et méditation). Inès Moatamri parle d’ « extension rhizomatique »  des lieux au « cœur de la poétique de la Relation de la poète. » Le même recueil se termine par un vers isolé, en italiques, sans lien logique avec le texte qui le précède sur la même page : « qu’une lumière se donne ». L’indéfini et non le défini, non pas que la lumière, mais qu’une lumière. Cet indéfini joue avec le défini tout comme le pronom personnel je et le possessif laissent de temps à autres entrer un nous, dont on ne saurait dire, de prime abord, s’il s’agit d’un nous qui englobe deux personnes ou du nous de la grande collectivité humaine :

la nuit vient à nous
nous n’avons pour l’affronter
que l’impatience des heures claires
et les rêves qu’elle nous jette
comme pâture de pierres (Sables 116)

Alors qu’ailleurs, dans le même poème, on ne doute pas que le genre humain tout entier soit contenu dans le nous :

hôtes de la terre
nous avons traversé
les siècles
avec derrière nous
l’écho imprévu
des souffles anciens

[…]
un abîme de paupières
détournées
avale le chant
secret du monde (Sables 27)

Ou encore, la poète choisit-elle de parler d’une collectivité plus restreinte, celle des errants :

il nous fallait arpenter
de plus vastes espaces

[…]
on nous offrit les talismans
du corps et du cœur
on aspergea le sable sous nos pas
on noua à nos doigts
les signes les plus vers

et nous avons marché entre terre
et nuage et survécu au désastre des villes (Sables 26)

Saïd questionne la position de l’errant, peuple et individu, mais son interrogation résonne plutôt comme une injonction :

resterons-nous immobiles
dans une brûlure de sable
à contempler de très loin
l’exil des frontières

[…]

hésiterons-nous
entre la tentation de nous effacer
celle de nous envoler
et celle de renaître de nos cendres
à la sacralité
de jardins irréfutables
[…]
chercherons-nous alors
le lieu secret?
(Sables 25)

La poète conduit aussi une réflexion sur ses raisons d’écrire; dire ce que l’on voudrait tant que l’on occulte, les affrontements, la négation de Soi par l’Autre  :

attelés aux saisons du corps
cherchons dans le commencement
ce que taisent nos lieux

dans les silences affûtés
à la solitude de nos paysages
cherchons l’exigence qu’il y a
à traduire les noms
            qui n’ont plus de prophète
            et  les racines d’une terre
            qui a enfoui les âmes
            dans une ronde de ténèbres (Sables 63)

Ce dire n’est pas égocentriste ni ethnocentriste; il entraîne les mots et les cris retenus de ceux qui ne savent ni lire ni écrire ni parler ni crier. Amina Saïd se met au service de tous ceux qui ne savent pas ou ne peuvent pas et brave ceux qui ne veulent pas :

que l'œil ne s'affole plus
à l'écoute d'autres langues
parlant par la tienne
de la blessure ciselée
aux chairs de l'instant (Sables 43)

Si dans Sables funambules, la poète abordait le mot, ses sens, sa portée et sa malléabilité dans force vers, sa position d’écrivain restait encore fragile 

femme de peu de mots qui écrit
qui écrit comme si elle savait comment (112)

dans Nul autre lieu, elle commence à cerner les mobiles profonds de son écriture dans des images souvent percutantes, maniant l’emphase et l’oxymore, alliant l’ombre et la lumière, la lumière et le carnage, à mesure qu’elle aborde « la violence du présent » (45) avec son lot guerres, de déplacements, de ruines :

à voix lente je dis
ma différence féconde
l’indispensable exil (17)

affirmer la vie
ses marges de poussière
sa mémoire confuse
ses rigueurs de silex
ses souterrains d’étoiles (20)

je suis dans l’écriture
houleuse du monde (41)

La conscience définitivement décillée, Amina Saïd n’en poursuit pas moins sa quête de lumière; elle invite les autres à s’engager dans une quête semblable :

depuis leur retour d’exil
il pleut des éclats de pierre
juste avant le massacre

des limites de l’ombre
délivreront-ils la lumière
qui grandit en eux

lumière en équilibre sur leur terre
la majesté des arbres
la violence du présent

sous les ruines
chacun reconnaîtra sa maison
leur regard n’a pas changé (45)

Le singulier s’ouvre au pluriel. Il y a transmission aux autres du désir de les voir emprunter un sentier semblable au sien, travailler au même ordre du monde. Elle épouse leurs malheurs; avec les autres, elle affronte « les carnages de la lumière » (46).  La quête est évoquée de multiples manières dans presque tous les textes jusqu’à la fin du recueil, soit en convoquant les astres – soleil et lune – soit en la faisant surgir aussi bien de l’œil que de l’âme, jusqu’à ce que :

Au labyrinthe inquiet du jour
la nuit oppose son alchimie
d’ombre et de lune (92)

L’écriture saïdienne prend ici des tournures presque mystiques à travers des formulations qui ne sont pas sans rappeler l’iconographie religieuse : les ténèbres, la présence d’un « anonyme », la musique céleste, la « lame de lumière »(92). Elle écrit :

j’apprends à veiller
comme ceux qui ont aimé la lumière
l’inavouée (57)

Amina Saïd consacre toute la première partie de Gisements de lumière, recueil paru en 1998, aux raisons qui la poussent à écrire, tant matérielles qu’immatérielles, profanes que sacrées, personnelles qu’universelles. Le recueil s’ouvre par « j’écris ». Cette prise de conscience de l’écriture en tant que  lien à l’enfance, qu’engagement, que marque de respect de ce qui est sacré, que « l’une des plus hautes preuves d’être », court sur toute la première partie de l'œuvre et se clôt par les vers suivants :

j'écris parce qu'il n'est pour moi nul lieu autre
que le lieu du poème

[…]

parce que le chant humain
est l'arbre qui nous élève
et que personne ne peut se passer
de ses fruits de lumière (18)

Ce long préambule est ponctué à six reprises par l’assertion « chaque poème est un fil noué à l'arbre de la vie ». Il ne s’agit donc pas de n’importe quelle forme d’écriture, mais bien du poème. Amina Saïd, dans un entretien, disait à juste titre que dans la culture arabe, les genres littéraires supérieurs sont d’abord la poésie, puis le conte. C’est donc tout naturellement qu’elle épousa très jeune la forme poétique, puisqu’elle écrivit son premier poème à l’âge de onze ans, à la faveur d’une demande d’un professeur, elle-même poète, à ses élèves d’écrire des poèmes. Son texte, qui portait sur la mer, fut publié dans le bulletin du collège et Amina Saïd continua d’écrire pour elle-même, jusqu’à ce que, étudiante à Paris, elle envoya des textes à des revues de poésie. [3]

À partir donc de Gisements de lumière, Amina Saïd n’aura de cesse de réaffirmer : « la poésie est le lieu où je me sens moi-même »  et d'avancer que le poème est « rituel de lumière » (13) « prière » (14), que la lumière est « promesse » (16), et que « les mots créent une lumière autre » (29). Toujours travailler la lumière pour la lumière,

comme si le monde attendait
que la lumière advienne (48)

et qu’il lui revenait, à elle, comme poète, de concourir à son avènement.

Il faut noter que si Gisements de lumière pose la question de la poésie comme lieu de surgissement de la lumière, comme lieu surnaturel, lieu de l’épanouissement spirituel, sentier de la quête ultime, Amina Saïd n’abandonnera pas, dans les recueils suivants ce questionnement. Il prendra toutefois une forme nouvelle, tout comme l’écriture poétique de Saïd connaîtra des changements importants.

Jusqu’alors, l’auteure livrait souvent ses vers comme elle l'aurait fait de notations sur un cahier, les juxtaposant parfois dans un ordre dont la suite logique n'était pas toujours évidente, comme s'il n'y avait pas de destinataire :

pupille d'ambre d'une flamme creusée

l'image a mille points d'éclat
où s'incrustent les cicatrices
de l'ombre

c'est l'invisible qui se pare
de transparence ventriloques (Sables 66)

Dans La Douleur des seuils, l'auteure se remémore son parcours, depuis l'enfance jusqu'à aujourd'hui. En cinq Seuils, elle couvre ses naissances, « inaugure la perte d'un visage » (28), celui de l'être aimé, qui s'en est allé. Elle évoque la parfaite communion qu'ils ont véue :

chaque jour tu approchais de mon silence
pour y mêler le tien
nous étions la totalité
des voyelles et des consonnes
que scellaient nos bouches de chair (31)

Seuil 2 – Tous les noms du monde se replie sur le je et le tu, convoque l'homme aimé, le fait l'unique destinaire de sa parole :

montre-toi
montre-toi enfin
au lieu de te dissoudre
dans la verticalité de mon vertige
[…]
j'ai parcouru un long chemin
je suis presque arrivée à toi
presque détachée de toi (39)

Il arrive que l'écriture amoureuse de Saïd s'abreuve à celle d'Eluard ou soit en résonance avec elle :

nous avons marché parlé rêvé
ton regard était l'océan où renaître à soi-même
depuis je ne sais plus si j'existe
ni qui tu es ni qui je suis (44)

La Douleur des seuils oublie un court instant la quête spirituelle pour épouser le versant amoureux où la spiritualité sans être exclue, est mise en sourdine. Les phrases sont plus longues, souvent plus près du récit, avec moins d'effets poétiques. L'écriture, dirait-on est plus énergique, le manque de ponctuation et l'emphase en accélèrent peu à peu la lecture :

parfois le silence ne me rassure plus
je m’inquiète d’avoir des nouvelles
me feras-tu un signe complice
qui me rendrait au monde
me rendrait des yeux une bouche un corps
me rendrait la lumière
parlerons-nous d’hier rirons-nous de rien
diras-tu mon nom une fois encore
envisagerons-nous demain
nous accorderons-nous
une parcelle de temps (49)

Dans Seuil 3 – Azalaï [4] , la poète se déleste la peine de l'amour déchu, quitte le dialogue entre je et tu pour embrasser l'univers et revenir au sacré en une longue litanie composée de douze versets ponctués par un dernier vers en italique avec quelques variantes :

amis ne les oublions pas…
amis ne nous oubliez pas…
amis ne nous oublions pas…
amis ne nous oubliez pas …
amis ne nous oubliez pas…
amis nous avez-vous oubliés…
amis ne nous oubliez pas…
amis je ne vous oublierai pas…
amis ne nous oubliez pas…
amis ne nous oubliez pas…
amis nous ne vous oublierons pas…
(63-74)

Suit un long poème dédié à Jan Kees van de Werk [5] dans lequel la poète répète comme une incantation pour mieux s'en convaincre : « je voudrais ne pas me défaire d'espérance ». La quête spirituelle élève l'esprit si haut que l'auteur conclut  :

je fais silence sur mes rêves
j'approche de l'essentiel

je suis à jamais incertaine
de refaire corps un jour avec moi-même (79)

L'amplification culmine dans le texte qui constitue « Seuil 4 – Sentier de lumière ». En trois pages d’une suite de vers à la première personne du singulier et dans des temps passés, l’auteure remonte le chemin de toutes ses quêtes – langue, terre, amour, lumière – jusqu’à ce qu’elle entre « dans la maison de la langue » et traverse « le miroir du poème » qui la traverse à son tour (87-90). Le recueil se clôt avec « Seuil 5 – De l'autre côté du soleil » où s'entremêlent à nouveau, la personne et l'être, le soi et l'autre, le je, le tu et le nous, le personnel et l'universel.

La poésie d'Amina Saïd présente plusieurs lignes de fuite, une manière d’échapper à une saisie facile de que l’on appelle d’ordinaire le style. Lorsqu’elle use de figures de style, c’est, le plus souvent, à l’intérieur d’un seul texte, par exemple, la répétition des mots « et tu n'es pas là » à la fin de nombreuses strophes dans la terre le ciel (Douleur, 50-51) ou encore « qui meurt dans ta bouche » dans le jour est le désert de la nuit (52); enfin, l'injonction « vois » au début de chaque strophe dans les saisons ont passé (54-55). Tout comme chacun des recueils reprend ses principales interrogations sur tout ce qui compose la vie, chacun des recueils présente un assemblage de formes hétéroclites. Les textes varient en longueur, en intensité dramatique, en verve, dans leur forme, leur rythmique, l'intonation qu'ils forcent chez le lecteur. Au présent du monde (2006) n'est pas sans rappeler Sables funambules, composé vingt ans plus tôt, par la disparité des textes tant dans leur matérialité que dans leurs propos. Moins homogène que Nul autre lieu, moins structuré que La Douleur des seuils, l'écriture dans ce dernier opus est moins exaltée, plus coutumière. La terre imprègne les textes d'une lourdeur à laquelle ne nous avait pas habitués Amina Saïd dans sa quête incessante de la lumière. Icare se serait-il une fois encore brûler les ailes ou bien Sisyphe est-il tombé trop bas sous la ligne d'horizon et peine-t-il à remonter vers le soleil ?

 

***

 

OUVRRAGES CITÉS

Émission « La langue française vue d’ailleurs », 1998, à l’occasion de la sortie de Gisements de lumière. http://www.medi1.com/player/player.php?i=43046

Moatamri, Inès. “Poétique de la Relation. Amina Saïd et Edouard Glissant” in Trans- No 3, p. 4.

Saïd, Amina. Paysages, nuit friable. Barbare, Vitry-sur-Seine, 1980.

____, _____. Métamorphose de l’île et de la vague. Arcantère, Paris, 1985.

____, _____. Sables funambules. Co-édition Arcantière/Écrits des Forges. Paris-Trois-Rivières (Québec), 1988.

____, _____. Feu d’oiseaux. Revue Sud, no 84. Marseille, 1989.

____, _____. Nul autre lieu. Le Dé bleu. Chaillé-sous-les-Ormeaux, 1993.

____, _____. Marcher sur la terre. La Différence. Paris, 1994.

____, _____. Gisements de lumière. La Différence. Paris, 1998.

____, _____. De décembre à la mer. La Différence. Paris, 2001.

____, _____. La Douleur des seuils. La Différence. Paris, 2002.

____, _____. L’horizon est toujours étranger. CD. Artalect. Paris, 2003.

____, _____. Au présent du monde. La Différence. Paris, 2006.

 

 


[1] Il ne sera question ici que de textes tirés de cinq recueils de poèmes.

[2] Déclaration d’Amina Saïd. Lors d’un entretien à la radio, elle disait posséder le français, langue de l’affectif, qui lui a ouvert les portes des littératures francophones, l’arabe populaire, langue de la rue de son enfance, l’arabe classique qui lui a ouvert les portes des littératures et du monde arabe et l’anglais, troisième langue apprise à l’école. Elle est aujourd’hui, la traductrice attitrée de l’écrivain philippin Francisco Sionil José, auteur de romans historiques.

[3] Information tirée d’un entretien avec Tanella Boni, publié sur le site Africultures : http://www.africultures.com/index.asp?menu=revue_affiche_article&no=3756

[4] Sans doute en référence aux hommes libres d'Azalaï dont l'histoire constitue le troisième livre de La Très Sainte Nilara, recueil de textes sacrés, « boussole de tous les égarés des sables ». http://fr.wikipedia.org/wiki/Azalaï

[5] Auteur néerlandais, très préoccupé de littérature africaine. Il a organisé l'événement La caravane de la poésie lors duquel dix poètes africains parcoururent la route de l'esclavage, de Gorée à Tombouctou.