Activités. Lectures.


L'art pense, en 2012-2013, amenait le public à s'inspirer de thèmes philosophiques pour inventer des possibles. La série se tourne cette année vers le présent de l'art : l'acte créateur. Un membre de l'Académie des lettres du Québec et un artiste réfléchissent à diverses facettes du processus de création et encadrent les performances de trois artistes multidisciplinaires de la relève. Le premier thème sera Création et politique : la présentation en a été confiée à Pierre Ouellet, écrivain, membre de l'Académie, directeur de la revue Les écrits et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en esthétique et poétique à l'UQAM.

 

Musique : Maxime McKinley, Wirkunst-Fellini (2005), interprété par l'ensemble de l'OFC, sous la direction de Jean-Philippe Tremblay.

 

Pierre Ouellet

Créer le politique 

L'art pense, oui, mais l'art agit, aussi. Son but : « changer la vie », comme dit Rimbaud. Pas seulement la refléter, la réfléchir. Créer la vie commune, réinventer l'espace public, refaçonner le politique. Est-ce possible ? Peu importe. L'art est réaliste : il demande l'impossible. C'est ce qu'on lisait sur les murs de Mai 68, c'est ce qu'on a vu reparaître au printemps 2012.

La politique, c'est l'affaire de la Cité : elle a lieu sur la place publique, où elle se fait entendre haut et fort, depuis les tribunes les plus visibles. La création artistique, elle, est l'affaire des marges, des souterrains, où on la refoule le plus souvent, comme toute parole singulière, originale, qui détonne par rapport à l'opinion générale, et se fait entendre sous forme de cris, de clameurs, de murmures, venus des profondeurs sinon des franges de la Cité.

Comment la « langue de bois » et le « sens commun » qui se dégagent du Politique, à force de consensus et de pensée unique, peuvent-ils retrouver vie et reprendre sens au contact de cette « parole vive », de ce « non-sens partagé », de cet « impossible désiré »,  que l'Art incarne ? Voilà la question qu'on peut se poser…

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Des pistes s'ouvrent : le politique ne relève pas seulement de la gestion du bien public, mais aussi du « partage du sensible », celui des peurs, des désirs, des angoisses, des espoirs, de la mémoire et des rêves qui définissent le destin de toute communauté… C'est sur un tel partage que l'art agit, drainant la colère, l'enthousiasme, l'élan, l'indignation, les peines et les plaisirs, qui permettent de mieux sentir les aspirations les plus profondes de la Cité.

Le printemps 2012 l'a montré : la politique est inventive quand elle est animée, non par la quête du pouvoir, mais par la mise en œuvre collective des puissances les plus vives de l'imagination créatrice...

L'art est politique non parce qu'il s'engage dans les affaires publiques, mais parce qu'il dégage la chose publique de l'espace étatique pour la replonger dans le monde sensible d'où elle vient : il recrée le politique en le sortant de lui-même, le jetant à la rue, le projetant dans ses marges, l'enfonçant dans ses sous-sols les plus enfouis mais les plus riches en évènements et rebondissements, qui le tiennent en éveil à chaque instant, loin de l'inertie où il se complaît trop souvent.

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L'art ? Un « avertisseur d'incendie », écrit Walter Benjamin : il ne divertit pas, il avertit. Il n'est pas qu'alarme, toutefois : il met le feu aux poudres, aussi, lance des étincelles, souffle sur les braises. L'art est ardent : il brûle, chauffe, éclaire. Il joue avec le feu, non pas par simple jeu, mais parce que faire, produire, créer, c'est aussi défaire, détruire, consumer. Action terroriste socialement désirable, dirais-je, paraphrasant l'ATSA.

Il redonne au mot terreur son sens noble, premier, du verbe tremele : trembler, faire trembler… la terre entière,le monde politique, la vie publique, qui soudain bougent, changent, frémissent. « Tout ange est terrible », dit Rilke, tout art aussi : il sape les bases sur lesquelles on est assis, rompt le socle sur lequel l'État repose, secoue les fondements mêmes de nos sociétés. Pour nous libérer du joug qui nous retient, nous contraint, nous asservit.

Recréer le politique ? Oui : libérer le feu qui dort dans la langue de bois pour que la parole vive et l'image foudroyante qu'elle refoule puissent à nouveau flamber : éclairer, réchauffer, raviver.

Ce soir, on va tenter de rallumer le feu… avec des mots, des images, de la pensée, ces matières inflammables qui permettent de voir plus clair, tout en faisant danser des flammes dans nos yeux. Remuons les cendres : la braise couve dessous. On espère que vous allez souffler dessus avec nous.